Max ORVILLE, 63 ans. Ancien député européen, 1er co-président de l’assemblée territoriale UE/Afrique au Parlement européen. Né en Côte d’Ivoire, à Dabou de parents martiniquais. Enseignant, Directeur d’école et Inspecteur de l’Éducation.
Marianne MAGNIN, 57 ans. Co-fondatrice et Présidente de Démocrates Sans Frontières (2022 – 2025), The Cornelius Arts Foundation (2011+) et de Ginkgo lab. fonds de dotation.
1. Vision et transformation des relations Europe-Afrique
Comment renforcer une dynamique de co-construction économique entre l’Union européenne et l’Afrique francophone dans un contexte post-Covid et face aux défis climatiques et sociaux ?
MO : Les relations entre l’UE et l’Afrique évoluent doucement d’une logique d’aide vers une logique de collaboration. En effet, depuis le début de l’année 2024, la délégation ACP du Parlement européen suite aux accords de Samoa a installé une assemblée territoriale spécifique tant pour l’Afrique, les Caraïbes et le Pacifique. Chacune dotée d’un budget spécifique ! Ceci marque une volonté de l’UE de reconnaître et prendre en compte de manière particulière notamment l’Afrique. La présidence de chacune des assemblées est co-présidée : un Président issu de l’UE et un Président issu de l’Afrique, avec des droits égaux, des compétences égales. Les sujets et les thématiques traitées sont des sujets validés par les deux parties.
Pour autant, ce n’est qu’un début !!! Il convient d’aller plus loin et de rendre ce partenariat plus efficient, plus efficace pour changer la donne et effacer durablement ce qui est perçu encore par nos partenaires africains comme un partenariat de vassalité. Et pour cela, en tant que premier Co-Président élu, issu de l’UE, de cette nouvelle assemblée territoriale inaugurale, j’avais la volonté affirmée d’établir un climat de confiance juste entre les deux partenaires.
Cela passe par une connaissance, une reconnaissance et un respect total de la culture africaine, avant toute démarche économique, environnementale, institutionnelle,…
Ce préalable est fondamental si l’UE veut établir désormais des relations justes avec l’Afrique, et si l’UE veut tourner le dos d’un passé considéré comme colonial par les africains et transcender ce dernier.
Une fois ce préalable établi, la dynamique de co-construction économique entre l’UE et l’Afrique qu’elle soit francophone ou anglophone peut s’affirmer et se renforcer. En effet, l’UE a mis en place un dispositif intitulé “Global Gateway” doté d’un budget conséquent pour accompagner l’Afrique dans son développement, que ce soit dans le domaine de la transition écologique, environnementale, les transports, l’éducation, le numérique…
Pour l’Afrique, c’est un budget de 150 milliards disponibles et affectés par l’UE. Cela fait de l’Europe le premier accompagnateur financier de projets en Afrique, devant la RPC et la Fédération de Russie.
2. Nouveaux acteurs, nouvelles formes

MM : Les PME et PMI africaines jouent un rôle croissant dans le développement local. Quelles sont les conditions pour qu’elles deviennent de véritables partenaires économiques des entreprises européennes ?
Comment l’Union européenne peut-elle soutenir l’émergence de champions économiques africains tout en respectant les souverainetés et les spécificités locales ?
MO : Les PME et PMI africaines jouent effectivement un rôle central et essentiel dans le développement local.
Les conditions pour qu’elles deviennent de véritables partenaires économiques des entreprises européennes sont qu’elles soient en capacité de répondre aux besoins et attentes des consommateurs européens. Cela suppose plusieurs choses : qu’elles identifient bien les attentes des Européens, qu’elles soient encore plus performantes, plus rentables, et plus résilientes sur le plan écologique pour les entreprises européennes.
Et j’ajoute qu’au moment où les États-Unis d’Amérique dérégulent le marché mondial et bouleversent le commerce international, il est vital que l’UE s’ouvre résolument et avec confiance au marché africain.
L’UE, en accompagnant le développement et l’innovation des entreprises africaines de manière déterminée, financièrement et partenariale, établirait ainsi sans nul doute des passerelles solides et durables. Ce marché économique africain, au potentiel énorme et qui n’en est qu’à ses débuts, trouverait – dans la mesure où chacun, à sa place, respecte l’autre – les conditions d’une confiance retrouvée pour répondre aux attentes et besoins des deux parties dans tous les secteurs de la vie économique.
3. Économie sociale, emploi et transition écologique
MM : Tu fus engagé lors de ton mandat au Parlement européen sur les thématiques de l’éducation, de l’emploi, de la transition écologique et des relations Afrique-Europe. Quelles synergies vois-tu entre ces domaines pour faire émerger une économie durable et partagée ?
Dans quelle mesure l’entrepreneuriat social et solidaire peut-il constituer un levier de rapprochement économique entre les deux continents ?
MO : Avant d’être parlementaire, je suis enseignant. Instituteur, directeur d’école, inspecteur de l’éducation. J’ai dédié ma vie à l’Éducation et à la formation des jeunes et des générations à venir.
J’ai acquis la conviction que tout part de l’école, de l’éducation avec un grand E.
L’éducation instruit, dispense des savoirs, des savoir-faire et surtout des savoir-être. Elle prépare les jeunes à devenir des citoyens responsables, avisés, capables de faire des choix pour et par eux-mêmes, mais aussi pour le pays dans lequel ils vivent. Grâce à l’éducation, les jeunes doivent pouvoir trouver un emploi, évoluer dans un environnement bénéfique, non pollué, respectueux de l’environnement, entretenir avec leurs voisins et leurs partenaires des relations saines, paisibles et solidaires.Tout cela suppose la mise en place de systèmes institutionnels capables de permettre l’épanouissement de chacun et de tous. En tant que démocrate, je ne vous étonnerai pas en affirmant, comme Churchill, ancien Premier Ministre britannique, que “la démocratie est le pire système à l’exception de tous les autres !”
L’Afrique doit sans nul doute évoluer et trouver le système institutionnel – et écologique – le plus capable de favoriser son épanouissement dans son ensemble. Lorsque j’étais parlementaire, j’ai reçu la jeunesse d’Afrique, issue de différents pays du continent, au Parlement européen. Elle déplorait, au travers de ses questions et prises de parole, une absence de pluralisme, la nécessité d’une alternance démocratique pour entrevoir un épanouissement personnel et collectif, notamment de la jeunesse.
Alors bien sûr, il y a des pays où le débat démocratique se passe très bien, le Sénégal, la Côte d’Ivoire et d’autres pays d’Afrique… Ce débat sur le meilleur système institutionnel – et écologique – pour l’Afrique constitue sans doute un enjeu majeur pour les décennies à venir. Et il appartiendra aux Africains d’y répondre et d’y faire face.
L’entrepreneuriat social et solidaire doit bien évidemment jouer un rôle majeur dans le rapprochement économique entre les deux continents. D’une part, parce que l’Afrique, culturellement, a toujours été profondément sociale et solidaire. L’Africain porte en lui, dans ses racines familiales, ethniques, ce sens aigu de la solidarité, de l’hospitalité – et je dirai même plus, de la fraternité.
D’autre part, au sein de l’UE, bon nombre de nos concitoyens, regrettant une mondialisation déshumanisée et soumise à la dictature des bourses mondiales, se tournent de plus en plus vers un entrepreneuriat social et solidaire, plus propre écologiquement, plus vertueux, plus respectueux de l’humain.
En un mot, cet entrepreneuriat rapproche les uns et les autres d’un humanisme plus conforme à leurs croyances et à leur perception d’un monde meilleur. Ces valeurs humanistes constituent à mes yeux une première pierre inaugurale d’un rapprochement entre les deux continents.
4. Dialogue institutionnel et diplomatie économique

MM : Le cadre institutionnel (UE, UA, ACP, OIF…) est souvent perçu comme technocratique. Comment le rendre plus lisible et plus accessible pour les entrepreneurs ? Que recommandes-tu aux jeunes entrepreneurs africains et européens qui souhaitent bâtir des ponts économiques durables entre leurs territoires ?
MO : Il est vrai que le cadre institutionnel, avec cette multiplicité d’instances dont la plupart des citoyens ignorent ou méconnaissent les attributions et fonctions respectives, pose problème.
Je rappelle une évidence, une lapalissade : une institution, quelle qu’elle soit, est là pour être au service d’autrui, d’organisations ou d’États. En conséquence, pour chaque instance évoquée, il convient, à mon sens, de faire connaître aux usagers ses missions, ses objectifs, et la manière de la contacter pour bénéficier de son expertise et de son soutien. Rendre l’action de ces différentes institutions plus lisible et plus accessible suppose des efforts résolus et pédagogiques à destination des publics concernés.
En l’occurrence – et je parle ici d’expérience en tant que parlementaire européen – je dois reconnaître, à regret, qu’en dépit des efforts déployés par l’UE pour se rendre accessible aux entrepreneurs, afin qu’ils puissent bénéficier des fonds européens pour le développement de leurs activités, l’information et la pédagogie nécessaires pour accéder à ces ressources financières restent largement insuffisantes. Ces aides européennes apparaissent encore trop comme l’apanage d’initiés.
Mes recommandations aux jeunes entrepreneurs africains et européens désireux d’établir des ponts et autres passerelles économiques entre leurs territoires : je veux d’abord les féliciter, les encourager et les inviter à persévérer dans cette voie de découverte de l’autre. À ne jamais se décourager, en dépit des obstacles inévitables. À s’appuyer sur les instances européennes en allant chercher l’information à la source – auprès de l’UE, de l’UA ou d’autres organismes adaptés à leurs problématiques. Et, si besoin est, à se rapprocher de leurs députés européens, dont l’une des missions, au-delà de l’élaboration de la loi, est de participer à la diffusion et à l’explication de l’action européenne.
5. Abidjan, point de départ d’une dynamique ?
MM : Le Forum des Entreprises Francophones à Abidjan représente-t-il, selon toi, un tournant ou un accélérateur de cette nouvelle phase de partenariat ? Quels en sont les enjeux concrets à court terme ?
MO : Abidjan, capitale économique de la Côte d’Ivoire, démontre depuis plusieurs années une vitalité économique, culturelle, éducative et entrepreneuriale remarquable et porteuse d’espoir pour l’avenir.
J’étais d’ailleurs à Abidjan en février dernier pour un sommet des partis libéraux (RenewPAC), abordant différentes thématiques de développement et de partenariats entre l’UE et l’Afrique – notamment autour de l’intelligence artificielle. Mais elle n’est pas la seule, fort heureusement ! De nombreux pays africains dits « émergents » témoignent de leur volonté et de leurs compétences à s’inscrire pleinement dans le concert économique mondial.
En ce sens, ce Forum des Entreprises Francophones marque à mes yeux une étape significative, affirmant cette volonté de demeurer aux avant-postes d’un partenariat fécond, pérenne et productif.
Les enjeux concrets, à court, moyen et long terme, consistent à renforcer le lien économique et institutionnel avec l’Union européenne, et si possible à favoriser l’implantation d’entreprises africaines soutenues par l’UE, œuvrant au service de l’emploi local et du développement durable.
Par Maxwell


