Début juillet 2025, Société Générale a secoué le monde du travail en annonçant officiellement la dénonciation de son accord collectif sur le télétravail, mis en place en 2021. Ce revirement majeur implique une réduction drastique des jours autorisés en télétravail et une exigence renforcée de présence sur site. Ce changement, relayé par plusieurs médias, a provoqué une onde de choc au sein du groupe bancaire et au-delà.
Quelques semaines avant que Société Générale ne dénonce son accord collectif sur le télétravail, mis en place en 2021, son directeur général, Slawomir Krupa, a clairement exposé les intentions de la direction dans un message adressé aux collaborateurs. Il y insistait sur la nécessité de limiter le télétravail à un jour par semaine, voire moins selon les départements, et surtout de réaffirmer la présence physique au bureau.
Selon Krupa, la collaboration et la créativité, piliers essentiels de la performance collective, passent par des échanges directs et informels qui se construisent difficilement derrière un écran. Il a également souligné l’importance de préserver la culture d’entreprise et la cohésion, qu’il juge fragilisées par une dispersion prolongée des équipes.
Cette communication, perçue comme un ultimatum, a suscité une réaction immédiate des syndicats, déjà inquiets de voir l’accord collectif de 2021 remis en cause sans négociation. La tension sociale s’est rapidement intensifiée, avec des appels à la mobilisation.
Quand la pandémie de covid-19 a frappé en 2020, le télétravail est apparu comme la solution idéale pour continuer à travailler tout en respectant les mesures sanitaires. Il a permis d’éviter une paralysie économique totale, sauvant emplois et entreprises.
Pour beaucoup, le télétravail était synonyme de liberté nouvelle, offrant une meilleure conciliation entre vie professionnelle et personnelle, réduisant les temps de transport et proposant un cadre de travail plus flexible.
Cependant, après plus de trois ans d’expérimentation à grande échelle, cette vision idyllique se heurte à des réalités plus complexes. Le télétravail a révélé ses limites, que plusieurs entreprises n’hésitent plus à exposer en durcissant leurs politiques.

Des géants occidentaux durcissent le retour au bureau
Société Générale ne fait pas exception à une tendance plus large observée dans plusieurs grandes entreprises occidentales, qui durcissent leurs politiques de télétravail en faveur d’un retour massif au bureau. Aux Etats-Unis, Google impose désormais à ses employés d’être présents sur site au moins trois jours par semaine. Cette exigence s’accompagne de menaces de sanctions pour ceux qui ne respecteraient pas cette règle. D’après plusieurs sources concordantes, le géant américain de la technologie considère ce retour comme essentiel pour renforcer la collaboration et la culture d’entreprise, jugées amoindries par le travail à distance prolongé.
Chez Goldman Sachs, c’est plutôt cinq jours de présence au bureau qui sont requis des employés. En 2021, David Solomon, PDG de la banque d’investissement, n’a pas hésité à qualifier le télétravail « d’aberration qu’il faut vite corriger ». Pour lui, le retour au bureau permettrait de préserver la productivité et la dynamique des équipes. JP Morgan Chase suit une ligne similaire, limitant le télétravail à seulement quelques jours par mois. En mars, Jamie Dimon, le directeur général, a demandé à ses troupes de revenir à temps plein au bureau, car il considère que le travail en présentiel est crucial pour la réussite de sa banque. « Je travaille sept jours sur sept depuis ce fichu covid, et quand j’arrive dans un bureau, je demande où sont les gens. Ils sont ici et là, sur Zoom. Mais ces zoomeurs, je ne les vois pas, ils ne se montrent pas ! », souligne-t-il.

Amazon pousse également ses milliers d’employés à revenir sur site. En septembre 2024, le géant de l’e-commerce, a annoncé à ses salariés un retour 100% en présentiel à partir de janvier 2025, contre trois jours obligatoires par semaine jusqu’alors.
En Europe, des groupes majeurs adoptent la même approche. Depuis la mi-septembre 2021, Volkswagen exige que ses employés réduisent fortement le télétravail, les invitant à revenir davantage au bureau pour stimuler la créativité et la communication informelle. De son côté, BNP Paribas a également revu sa politique, limitant le télétravail à quelques jours par semaine et insistant sur l’importance du présentiel pour maintenir l’esprit d’équipe.
Ces entreprises partagent la conviction que la présence physique joue un rôle clé pour cultiver une culture d’entreprise vivante, favoriser les échanges spontanés et renforcer l’engagement des collaborateurs, éléments qu’elles estiment fragilisés par une trop longue dispersion géographique.
Les défis révélés par la généralisation du télétravail
Plusieurs facteurs expliquent ce recul. D’abord, le présentiel reste, selon beaucoup de managers, plus propice à l’innovation et aux échanges informels. Ces interactions imprévues, qui peuvent surgir autour d’un café ou lors d’une pause, sont difficiles à recréer derrière un écran.
Ensuite, le management à distance s’avère plus compliqué. Contrôler, motiver et accompagner des équipes dispersées demande des compétences nouvelles et une adaptation constante, parfois jugée insuffisante ou inefficace. C’est ce qu’explique le patron de JP Morgan.
« Beaucoup d’entre vous, quand vous êtes sur le satané Zoom, faites les choses suivantes : vous regardez vos e-mails, vous envoyez des messages pour vous moquer d’un collègue, vous n’écoutez pas, vous ne lisez pas les slides… bien sûr que cela freine l’efficacité, la créativité et que c’est de l’impolitesse ! »
Les conséquences du télétravail sur la santé mentale des salariés suscitent de plus en plus d’inquiétudes. Selon une enquête de BizSpace menée en 2024 au Royaume-Uni auprès de 2000 employés, 64 % jugent que leur santé mentale s’est dégradée en travaillant à distance, 57 % déclarent travailler régulièrement en dehors des horaires fixés, et 49 % ressentent un isolement marqué. Au niveau mondial, le rapport WorldMetrics de 2023 révèle que 71 % des télétravailleurs ont subi un burnout, 40 % se disent constamment fatigués, et 48 % éprouvent de grandes difficultés à se déconnecter après leur journée de travail.
Une revue systématique de Plos One publiée sur PubMed en juillet 2024 confirme ces constats, établissant un lien entre le travail à distance prolongé et une augmentation de l’anxiété, de l’insomnie et de la dépression. Les chercheurs pointent aussi des problèmes de « présentéisme » où les employés travaillent malgré des problèmes de santé, ce qui peut à terme impacter leur productivité.
En complément, un rapport de Flair-HR en janvier 2024 indique que 86 % des télétravailleurs à plein temps souffrent de burnout, et 81 % consultent leurs e-mails en dehors des heures de travail, avec 63 % le week-end et 34 % pendant les vacances. Cette surcharge numérique s’accompagne d’un brouillage entre vie professionnelle et personnelle, avec 52 % des télétravailleurs qui peinent à poser des limites claires.

La question de la productivité en télétravail reste également source de débats bien que certains sondages montrent une augmentation de l’efficacité. Par exemple, une étude FlexOS révèle que 66 % des managers constatent une productivité accrue voire « significative » pour 48,5 % d’entre eux dans les équipes hybrides ou à distance. Toutefois, cela contraste avec d’autres analyses, notamment une enquête de l’Université de Stanford, montrant que dans certains contextes professionnels la productivité peut chuter de 8% à 19 % lors du passage en télétravail.
Ce contraste souligne que le télétravail ne produit pas d’effet universel. Pour certains salariés le cadre à domicile apporte concentration et flexibilité, pour d’autres il amplifie le stress, l’épuisement et nuit à la collaboration nécessaire à certains métiers.
En Afrique, le télétravail appelé à se développer en Afrique, malgré les défis
Sur le continent africain, le télétravail demeure marginal, concentré dans la tech, la finance ou les ONG, et largement cantonné à des métropoles comme Nairobi, Lagos ou Abidjan. Si les données précises manquent, plusieurs indicateurs permettent de se projeter sur les défis à relever pour qu’il se développe davantage sur le continent.
Selon les données d’un rapport « Facts and Figures 2023 » de l’Union internationale des télécommunications (UIT), 37 % de la population africaine utilise Internet en 2023. De plus, les abonnements haut débit filaires restent rarissimes, à moins de 10 % des ménages, malgré de massifs investissements.
D’autres rapports de l’institution spécialisée des Nations Unies pour les technologies de l’information et de la communication (TIC) confirment les inégalités technologiques. Selon les données, 11 % de la population africaine est couverte par la 5G, alors que la couverture 4G n’atteint que la moitié de la population et que 14 % n’a toujours pas accès à un réseau mobile à large bande.

D’après le World Economic Forum, 64 % des entreprises d’Afrique subsaharienne déclarent vouloir développer des emplois numériques, notamment via le travail à distance, mais les freins structurels ralentissent l’évolution.
De son côté, l’Association internationale d’opérateurs de téléphonie mobile (GSMA) souligne que si plus de la moitié des Africains disposent désormais d’un smartphone, les équipements réellement adaptés au télétravail restent peu accessibles, tout comme des conditions domestiques adéquates telles qu’un bureau, une alimentation électrique fiable ou un environnement calme.
Au plan institutionnel, la culture managériale reste fortement ancrée dans le présentiel. Peu de pays disposent d’un cadre légal clair encadrant le télétravail, ce qui crée des zones d’incertitude pour les employeurs et les salariés.
Malgré tout, l’intérêt croît sur le continent. Le télétravail est perçu comme un levier d’inclusion, notamment pour les femmes ou les habitants de zones périphériques, et un moyen de réduire le temps de trajet dans des villes congestionnées. Des expérimentations hybrides commencent à émerger, offrant plus de flexibilité à certains employés urbains.
Pour finir…
La décision de Société Générale, suivie par d’autres grands groupes, témoigne d’un changement profond dans la manière dont le télétravail est perçu et organisé en Occident. Ce mode de travail, longtemps présenté comme une révolution, fait face à des réalités complexes.
En Afrique, où le télétravail demeure une pratique encore émergente, les défis sont nombreux, mais les attentes sont fortes. Le chemin sera sans doute long avant que le télétravail ne s’y généralise, d’autant que l’exemple occidental pousse à la prudence.







