Dix ans après l’Accord de Paris et à l’approche de la COP30, Proparco lance les « Proparco Days », une plateforme d’échanges entre acteurs financiers du Sud et du Nord, avec pour thème la finance climat. Françoise Lombard, directrice générale, dans une interview exclusive, a abordé avec l’Agence Ecofin les ambitions de cette initiative et le rôle catalyseur que Proparco et les autres institutions de financement du développement peuvent jouer pour accélérer les financements verts, notamment au profit de l’Afrique.
À quels besoins répondent les « Proparco Days », particulièrement avec ce format axé sur des discussions en petits groupes pour mener ce que vous avez appelé des « échanges stratégiques » sur la finance climatique ?
Françoise Lombard : Il faut tout d’abord préciser qu’il s’agit de la première édition des Proparco Days organisée sous ce format. Proparco a l’habitude de faciliter des échanges entre pairs, mais plutôt à une échelle régionale, dans nos géographies d’intervention. C’est donc la première fois que nous mettons en place cet événement à Paris, réunissant nos clients du monde entier autour d’une thématique spécifique : la finance climat.
Pour cette édition, nous avons convié uniquement nos clients du secteur financier – banques et fonds d’investissement – bien que nous soyons aussi un financeur direct d’entreprises et de projets d’infrastructure. L’objectif était de créer un dialogue entre nos clients de toutes les régions sur des sujets précis liés au climat, comme les solutions de financement pour les PME ou encore l’e-mobilité. Il s’agit de favoriser ces échanges entre pairs pour permettre à des institutions de s’inspirer de ce qui se fait ailleurs, que ce soit en Afrique, en Asie ou en Amérique latine. C’est véritablement le but de cette rencontre.

« Nous avons été la première banque de développement à être 100 % alignée avec l’Accord de Paris.»
Le choix de la finance climat n’est évidemment pas un hasard. Comme vous le savez, Proparco et notre maison mère, l’Agence Française de Développement, sont très engagés sur ce sujet depuis de nombreuses années. Nous avons été la première banque de développement à être 100 % alignée avec l’Accord de Paris. Cet événement est une manière de célébrer cet engagement, tout en restant très orienté vers les solutions concrètes pour nos clients, car c’est pour eux que nous travaillons.
Enfin, le moment choisi est également important. Nous sommes dans une période où la finance climat a peut-être un peu moins de momentum. Avec cet événement, nous démontrons que, derrière les annonces des grands acteurs financiers, ce sujet reste une réalité concrète et une priorité absolue dans les économies émergentes et en développement.
Lorsque vous avez planifié l’événement, quel(s) type(s) de résultats concrets espériez-vous, notamment pour ce qui est des petites et moyennes entreprises ou encore des secteurs qui restent fortement polluants en Afrique, comme celui de la mobilité ? Qu’espérez-vous voir émerger de ces échanges entre vos clients qui participent à ces discussions ?
Françoise Lombard : Je pense que nous avons abordé cet exercice des Proparco Days avec beaucoup d’humilité. L’objectif premier est vraiment de faire se rencontrer nos clients du monde entier, qu’ils se connaissent, qu’ils puissent ultérieurement reprendre contact entre eux pour approfondir certaines pistes, et qu’ils puissent échanger sur ce qui a fonctionné mais aussi sur ce qui n’a pas marché chez eux, afin de comprendre comment cela se passe chez un voisin plus ou moins lointain.
Typiquement, il s’agit d’amener des financements verts aux PME, de comprendre les risques que cela comporte, quelle traduction très concrète cela a eu sur le bilan de la banque, quelle a été la maturité de financement appropriée, quel a été le catalogue de produits, quel a été le marketing de cette offre de financements verts qui a peut-être permis d’attirer plus de clients, et quelles ont été les conditions financières. C’est tout cela que nous souhaitons voir partagé aujourd’hui entre nos clients, vraiment dans une logique de best practices. Qu’est-ce qui a marché et qu’est-ce qui n’a pas marché aussi, car il est toujours important de tirer des enseignements des erreurs ?
Je pense également qu’il y a un intérêt réel à partager un diagnostic du marché. Certes, les contextes sont souvent très différents en fonction des géographies, mais il existe, je crois, une forte communauté de vue sur le potentiel du marché pour développer davantage encore le financement vert. Peut-être un dernier point : garder à l’esprit qu’à chaque fois, nous avons voulu que ce sujet de la finance verte soit traité de deux manières sur chaque sous-thématique : sous l’angle des opportunités de financement et sous l’angle des risques à éviter ou à atténuer, afin d’avancer dans cette direction avec succès.
Les participants incluent aussi les groupes d’assurance et les fonds d’investissement, qui comptent parmi les acteurs avec lesquels Proparco travaille en Afrique. Dix ans après l’Accord de Paris, le constat est que l’Afrique ne reçoit que 3 % des flux mondiaux de financements verts, et encore majoritairement sous la forme de dette. Quelles actions collectives préparez-vous ou menez-vous déjà pour remédier à ce déficit de financement vert sur le continent africain ?
Françoise Lombard : Vous avez évidemment raison, le continent reçoit aujourd’hui bien trop peu de flux pour répondre aux enjeux majeurs d’accès à l’énergie et à une énergie propre. Il y a plusieurs manières de répondre à cela.
La première, ce sont les actions menées de façon indépendante par les DFI, les institutions financières de développement. Ces institutions ont beaucoup grandi. Proparco a grandi. Vous avez cité la SFI, qui mobilise désormais des volumes de financement colossaux chaque année. Toutes les institutions financières de développement ont intégré la finance climat comme axe stratégique essentiel. Aujourd’hui, environ 30 à 50 % de leur activité est consacrée à ce domaine. C’est important, mais évidemment insuffisant.
« Toutes les institutions financières de développement ont intégré la finance climat comme axe stratégique essentiel. Aujourd’hui, environ 30 à 50 % de leur activité est consacrée à ce domaine. C’est important, mais évidemment insuffisant. »
Deuxième axe d’intervention : soutenir avant tout les acteurs financiers locaux, qui ont la capacité de diriger les flux financiers vers des projets verts ou en transition vers la décarbonation. C’était d’ailleurs tout l’objet de la séance d’ouverture des Proparco Days : expliquer ce cheminement et montrer le pouvoir des acteurs financiers africains. Je ne parle pas seulement de conviction, mais de convening power, c’est-à-dire la capacité à orienter les décisions de leurs clients. En posant les bonnes questions, ils amènent leurs clients à réfléchir à leur résilience et à l’intégration de critères climatiques dans leurs choix d’investissement. Toute notre action de soutien aux acteurs financiers locaux s’inscrit dans cette logique.
Troisièmement, il y a l’enjeu de mobiliser davantage la finance privée. Là aussi, les institutions financières de développement ont un rôle accru à jouer. À Proparco, nous nous sommes fixé un objectif : mobiliser 1 euro de finance privée pour chaque euro engagé sur notre bilan. Ce ratio de 1 pour 1 est ambitieux, mais réaliste, car nous savons qu’il existe un appétit et que les DFI peuvent jouer un rôle de catalyseur.
« À Proparco, nous nous sommes fixé un objectif : mobiliser 1 euro de finance privée pour chaque euro engagé sur notre bilan. Ce ratio de 1 pour 1 est ambitieux, mais réaliste. »
Cela peut se faire via la blended finance, afin de réduire la perception du risque qui reste élevée pour les investisseurs privés.
Nous pouvons également agir en tant qu’anchor investor. Lorsqu’un acteur financier, ou un autre acteur économique, s’apprête à émettre une obligation verte, nous pouvons être présents dès le début, envoyer un signal clair au marché et crédibiliser la démarche climat de cet acteur. Cette présence joue un rôle de catalyseur essentiel.
Enfin, il faut mobiliser les acteurs institutionnels locaux : caisses de retraite, de prévoyance et autres investisseurs de long terme. Nous voyons avec espoir que les choses commencent à évoluer. Ces acteurs sont prêts, non pas à prêter, mais à investir directement et localement dans des projets verts. Et c’est précisément ce dont le continent a besoin.
On constate que Proparco est très actif sur les questions de finance verte. Cependant, au regard du parcours que vous avez accompli, vous considérez-vous comme un chef de file, capable d’avoir une voix qui compte sur des sujets comme l’agriculture résiliente ou, par exemple, la mobilité électrique ?
Françoise Lombard : Proparco, conjointement avec l’Agence française de développement qui a joué un rôle majeur dans cette direction, dispose aujourd’hui d’une très forte crédibilité en matière de finance climat. Très clairement. Et lorsqu’on parle de finance climat, cela peut concerner une grande variété de secteurs : tous les secteurs sont touchés par cet enjeu.
Cette crédibilité s’est construite à travers un engagement précoce, bien avant d’autres institutions financières de développement, à aligner tous nos projets sur l’Accord de Paris, avec des méthodologies d’évaluation de cet alignement particulièrement robustes. Nous avons aussi fixé très tôt des cibles de financement de projets à co-bénéfice climat, qu’il s’agisse de projets d’atténuation ou d’adaptation. Nous restons donc très volontaristes et pionniers dans ce domaine, notamment grâce à des méthodologies d’évaluation de l’empreinte carbone de nos projets extrêmement rigoureuses.
Je pense que nous faisons partie des très rares institutions financières de développement qui vont jusqu’au scope 3 des émissions dans leurs évaluations carbone. C’est un élément qui renforce notre crédibilité. Mais l’enjeu désormais est d’utiliser cette crédibilité pour passer davantage à l’échelle. Et cela se concrétise notamment lorsque nous parvenons à générer des coalitions d’acteurs autour de projets très concrets.
Je citerai l’exemple d’Ecobank, une banque panafricaine présente dans plus de 30 pays. Nous avons syndiqué, c’est-à-dire rassemblé, une coalition d’acteurs financiers pour mobiliser 200 millions de dollars dans le cadre d’un Sustainability Linked Loan.
« Je citerai l’exemple d’Ecobank, une banque panafricaine présente dans plus de 30 pays. Nous avons syndiqué, c’est-à-dire rassemblé, une coalition d’acteurs financiers pour mobiliser 200 millions de dollars dans le cadre d’un Sustainability Linked Loan. »
Ce prêt, accordé à Ecobank, était adossé à des indicateurs liés à une stratégie climat. Plutôt que d’octroyer des lignes de financement fléchées vers des projets spécifiques comportant une composante climat, l’idée était de travailler avec l’acteur financier lui-même pour générer un impact plus large et plus transformationnel.
Concrètement, cela signifie appuyer Ecobank dans l’identification de projets climat, l’accompagner pour que son processus de crédit intègre systématiquement la dimension climat, l’aider à évaluer l’empreinte carbone de son bilan, à se fixer des objectifs de réduction de ses émissions et à rendre ces objectifs publics. C’est une démarche transformationnelle dans laquelle Ecobank s’est engagée grâce à ce Sustainability Linked Loan.

Je pense que ce type de projet illustre bien comment, grâce à sa forte crédibilité, Proparco réussit aujourd’hui à générer un impact structurant et durable.
Proparco revendique avoir engagé près d’un milliard d’euros — exactement 960 millions — pour accompagner la mise en œuvre de l’Objectif de développement durable n°13. À quel type de répartition doit-on s’attendre entre ce qui sera accordé sous forme de prêts et ce qui relèvera d’apports en fonds propres ?
Françoise Lombard : Je pense que tous les instruments doivent aujourd’hui être mobilisés pour répondre à cet enjeu. L’équité évidemment, les prêts, notamment lorsqu’il s’agit de prêts de longue maturité, car le climat est un domaine où il faut penser le long terme. C’est aussi ce que nous apportons : la capacité à financer sur des horizons longs. Il y a également les produits de garantie, qui sont tout à fait pertinents, notamment auprès d’acteurs bancaires, lorsqu’il s’agit d’élargir leur appétit pour le risque en leur disant : « Nous serons là pour supporter à vos côtés une partie, par exemple, des prêts non performants ». Tous les outils sont pertinents dès lors qu’ils sont bien orientés.
Aujourd’hui, dans l’activité de Proparco, nous sommes majoritairement une institution de prêt. Toutefois, nous avons aussi un portefeuille d’equity compris, selon la parité euro-dollar, entre 1,5 et 1,7 milliard d’euros, que nous faisons croître. Cela figure dans notre stratégie à cinq ans. Nous nous sommes fixés pour objectif d’atteindre 450 millions d’euros d’activité annuelle en equity dès l’année prochaine. Quasiment un demi-milliard d’euros en fonds propres, c’est déjà un engagement significatif pour le bilan de Proparco.
« Nous nous sommes fixés pour objectif d’atteindre 450 millions d’euros d’activité annuelle en equity dès l’année prochaine. Quasiment un demi-milliard d’euros en fonds propres, c’est déjà un engagement significatif pour le bilan de Proparco. »
Sur l’equity, notre activité est aujourd’hui plus importante en Afrique que dans toutes les autres régions du monde combinées. Historiquement, nous avons probablement tissé un réseau de relations qui nous permet d’être plus pertinents dans l’identification de projets nécessitant du capital patient. Nous soutenons aussi très fortement les fonds d’investissement africains, car nous considérons qu’au-delà de ce que nous pouvons faire en direct, ce sont ces acteurs qui auront le plus d’impact.
Par ailleurs, Proparco est très engagé dans la formation des acteurs du private equity africain. Nous avons lancé le Fellowship Program, un programme de formation destiné aux professionnels du capital-investissement, organisé en partenariat avec des fonds africains. Nous sommes donc très présents sur le private equity en Afrique.
« Nous soutenons aussi très fortement les fonds d’investissement africains, car nous considérons qu’au-delà de ce que nous pouvons faire en direct, ce sont ces acteurs qui auront le plus d’impact. »
Nous avons aussi une activité de capital-risque, avec un soutien direct aux start-up africaines. Proparco investit chaque année entre 30 et 40 millions d’euros dans des start-up du continent, ce qui n’est pas négligeable dans un contexte où les levées de fonds restent difficiles. Enfin, notre filiale Digital Africa intervient sur le financement très amont, en early stage, avec des tickets allant de 300 euros à 100 000 euros pour des start-up africaines.


