Pivot financier de l’UE sans être une institution à part entière, le groupe BEI a enregistré en 2025 un volume de financements record de 100 milliards d’euros. De la transition écologique à la défense, en passant par la santé, la banque soutient la souveraineté industrielle et l’influence européenne dans le monde.

La Banque européenne d’investissement (BEI), présente dans tous les coins de l’Union européenne et dans plus de 160 pays à travers le monde, est le « bras financier » de l’Union européenne, mais son poids réel se mesure davantage à l’aune de ses comptes qu’à celle des slogans. Avec un bilan de 600 milliards d’euros en 2025 et une capacité à lever des montants massifs sur les marchés obligataires, la BEI figure parmi les plus grandes banques multilatérales de développement au monde.
Elle réinjecte chaque année ses bénéfices dans ses réserves, ce qui lui permet d’augmenter progressivement sa capacité de prêt sans peser directement sur les budgets nationaux. Ses 27 actionnaires – les États membres de l’UE – lui ont confié un mandat large : financer des projets publics et privés qui renforcent la compétitivité, la sécurité, la transition écologique et la cohésion sociale du continent, mais aussi l’influence extérieure de l’Union.
Concrètement, la BEI créée en 1958 en vertu du traité de Rome, et sa filiale spécialisée dans le capital‑risque, le Fonds européen d’investissement (FEI), ne distribuent pas de subventions mais des prêts de long terme, des garanties et du capital. Elles s’appuient sur la solidité de leur signature pour offrir des conditions plus favorables que celles que les bénéficiaires obtiendraient seuls sur les marchés.
La banque est un relais clé des instruments budgétaires européens : chaque euro de garanties ou de dotations de l’UE est censé mobiliser en moyenne 15 euros d’investissement, en combinant fonds publics, capitaux privés et financements de la BEI. En 2025, le groupe a signé 100 milliards d’euros de nouveaux financements, dont environ 90 % dans l’Union, au service du marché intérieur comme d’une diplomatie d’influence fondée sur le développement et les « partenariats gagnant‑gagnant ».
Forum BEI : soutien renforcé de la souveraineté européenne en matière de défense et de technologie
Le Forum annuel du Groupe BEI s’est tenu à Luxembourg du 3 au 5 mars 2026. Sous le thème « Une Europe forte dans un monde en mutation », il a réuni des décideurs politiques, des innovateurs, des universitaires, des chefs d’entreprise du monde entier, ainsi que des représentants des institutions européennes comme António Costa, président du Conseil européen, Teresa Ribera, vice-présidente exécutive de la Commission européenne ou Valdis Dombrovskis, commissaire européen à l’économie et à la productivité.
Ce Forum a été l’occasion pour la présidente de la BEI, Nadia Calviño, d’annoncer de nouveaux financements destinés à renforcer la sécurité et la défense européennes. Elle a également présenté une série de mesures visant à faire progresser l’union de l’épargne et des investissements, à l’appui des entreprises cherchant à innover, à se développer et à rivaliser à l’échelle mondiale. Le Groupe BEI élargira ainsi l’initiative Champions technologiques européens et déploiera de nouveaux instruments pour muscler l’écosystème européen du capital-risque, afin d’accélérer et de renforcer les investissements et de combler l’écart de financement dont pâtissent les pionniers technologiques de l’UE.
La banque « du climat »
Le modèle économique de la BEI, présidée par l’Espagnole Nadia Calviño depuis janvier 2024, repose sur sa capacité à emprunter à grande échelle sur les marchés internationaux. Celle qui se présente comme la banque « du climat » a été pionnière des obligations vertes, avec plus de 130 milliards de titres émis dans ce secteur depuis 2007. L’empreinte climatique et énergétique de la banque illustre clairement ce positionnement. L’an passé, la BEI a consacré près de 60 % de son financement total (soit 57 milliards d’euros de signatures) à des projets verts, allant des grands réseaux énergétiques et interconnexions au déploiement des énergies renouvelables, en passant par la recherche technologique et la décarbonation de l’industrie lourde.
L’énergie occupe une place structurante : 33 milliards d’euros ont été fléchés vers la sécurité énergétique des Vingt‑Sept, soutenant ainsi 108 milliards d’investissements, l’équivalent de « plus d‘un quart de l‘investissement énergétique total de l’UE sur l’année« . Ces montants irriguent de nombreux projets, au service de l’économie européenne et des ménages. La banque a notamment fourni une énergie équivalente à la consommation de près de 12 millions de foyers en Europe et financé la grande majorité de tous les projets éoliens offshore du continent.
Cette orientation s’inscrit dans une dynamique de long terme. Après avoir progressivement aligné ses financements sur l’Accord de Paris et considérablement réduit toute « dépendance aux combustibles fossiles », dans un contexte marqué par la volatilité des prix de l’énergie et la compétition entre grandes puissances sur les technologies bas carbone, elle entend mettre encore davantage l’accent sur le développement des chaînes de valeur dans l’éolien, le solaire et le stockage. Parallèlement, elle entend consolider sa position de principal bailleur public multilatéral dans le secteur de l’eau à l’échelle mondiale.
Le groupe BEI s’efforce aussi de conforter ses financements en faveur de l’agriculture et de la bioéconomie, « consolidant ainsi la sécurité alimentaire de l’Europe et la résilience du secteur agricole ». Parmi ses principales actions : la mise en place de mesures de financement paneuropéennes axées sur les jeunes agriculteurs, les investissements verts et les solutions innovantes dans un secteur clé de l’économie européenne.
La France, premier pays bénéficiaire en 2025
Avec 13 milliards d’euros engagés, la France représentait en 2025 et pour la deuxième année consécutive, le premier pays bénéficiaire des financements du groupe. Sur ces 13 milliards d’euros injectés dans l’économie française, 10,6 milliards proviennent directement de la BEI et 2,4 milliards du FEI.
L’Hexagone devance l’Italie (12,3 milliards d’euros d’investissements) et l’Espagne (10,9 milliards). À noter que les résultats présentés dans la ventilation par pays excluent 4,3 milliards d’euros de financement au titre de la facilité pour la reprise et la résilience confiés au groupe BEI par les États membres. En tenant compte de ces chiffres, l’Espagne se situerait en tête en matière de financement, avec 2,9 milliards d’euros supplémentaires provenant du fonds de relance post-pandémie transférés à l’économie espagnole par l’intermédiaire de la BEI.
Ce niveau d’investissement en France reflète des priorités désormais clairement affirmées : la lutte contre le changement climatique (près de 61 % de l’ensemble des financements du groupe en France), l’innovation technologique, la souveraineté énergétique et industrielle, mais aussi, fait plus significatif, la défense et la sécurité.
Montée en puissance du secteur de la défense
Témoins d’un ordre mondial complètement bouleversé et accentués depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine le 24 février 2022, les financements consacrés à la sécurité et à la défense sont désormais structurants dans l’action de la BEI. À l’échelle européenne, le groupe BEI a financé pour 4 milliards d’euros de projets liés à ces secteurs en 2025 (contre 1,2 milliard d’euros en 2024), dont 670 millions en France. Cette nouvelle orientation se traduit par plusieurs opérations fortes, à commencer par un prêt de 400 millions d’euros accordé à Thales pour soutenir la recherche et développement dans l’avionique et les radars de surface.
Historiquement prudente, voire réticente, à financer des activités directement liées à l’armement, la banque a progressivement redéfini ses règles d’éligibilité : extension du champ des projets finançables, diversification vers des infrastructures purement militaires et soutien structuré à une base industrielle de défense européenne jugée stratégique face aux menaces russes et au besoin de soutenir l’Ukraine. « La défense est devenue l’une de nos priorités« , concède le vice-président de la BEI, Ambroise Fayolle. Il y a encore « peu de temps« , « les revenus prévus pour la partie civile dans les projets financés dans ce domaine devaient dépasser ceux de la partie militaire. Le nombre de projets éligibles restait donc très limité, mais cette restriction a depuis été levée« .
Cette inflexion se traduit par une série de projets emblématiques. Outre le soutien fort à l’Ukraine (un milliard d’euros, premier pays de financement hors UE), la BEI a financé à hauteur de 540 millions d’euros en Lituanie, soit plus de 1% du PIB national, la construction d’une grande base militaire près de la frontière avec la Biélorussie. Celle-ci est destinée à accueillir une brigade allemande et à renforcer la capacité de réaction de l’Otan sur le flanc oriental.
Au Danemark, un prêt soutient l’extension du port d’Esbjerg, à la fois hub logistique pour l’éolien offshore et infrastructure à double usage susceptible d’accueillir des navires militaires et d’améliorer la mobilité stratégique. La banque finance également des technologies duales ou à forte composante sécuritaire comme un fabricant allemand de drones.
Au‑delà de l’urgence, la banque tente de redéfinir son rôle dans un ordre international plus conflictuel. Une nouvelle « orientation stratégique » pour ses opérations extérieures fait explicitement le lien entre développement, stabilité et affirmation de la voix européenne dans la compétition géopolitique. L’Afrique concentre une part importante de ses financements hors UE, avec un accent sur le climat, les infrastructures, la digitalisation et l’inclusion financière, souvent en partenariat avec d’autres banques multilatérales. Dans ce cadre, la BEI contribue de manière clé à l’initiative Global Gateway, le grand plan de l’UE pour proposer une alternative aux infrastructures chinoises.
Améliorer la vie des citoyens européens
Au‑delà de toutes ces missions, la BEI cherche à répondre aux fractures sociales mises en lumière par la crise du logement et la pandémie. En 2025, elle a porté à 5 milliards d’euros ses financements pour le logement, soit une hausse de près de 50 % par rapport à l’année précédente, dans le cadre d’une nouvelle plateforme créée avec la Commission européenne pour accélérer la rénovation du parc existant, le recours à des matériaux innovants et la construction de logements abordables. Son objectif affiché est de contribuer à la livraison d’environ un million de logements abordables et durables d’ici 2030.
La BEI reste également un financeur majeur de la santé et de l’éducation. L’année passée, elle a investi environ 1,8 milliard d’euros dans les infrastructures sanitaires et 3,3 milliards dans l’éducation, que ce soit pour un nouvel hôpital universitaire en Galice, la modernisation d’écoles à Marseille ou de campus en Grèce.
Son rôle dans la santé ne s’est pas limité à la crise de la Covid‑19, mais celle‑ci l’a projetée sur le devant de la scène. Dès 2020, la banque a soutenu la recherche et la production de vaccins, la capacité de diagnostic et les systèmes de santé, notamment via des instruments européens et des mécanismes mondiaux de partage des doses.
L’extension du champ d’action de la BEI – du climat à la défense, du logement social à la santé mondiale – reflète ainsi l’ambition des dirigeants européens de disposer d’un outil financier capable de capter l’épargne globale au service d’un projet géopolitique assumé. À travers tous les projets qu’elle finance, la BEI confirme sa place de pivot dans le dispositif économique et stratégique de l’Union, à la croisée des marchés de capitaux mondiaux et des priorités politiques d’une Europe confrontée, à la fois, à l’urgence climatique et au retour de la guerre sur son continent.







