Alors que l’intelligence artificielle progresse à grande vitesse, même les métiers que l’on pensait protégés voient leur périmètre évoluer. Du jardinier aux comptables, aucun emploi n’échappe complètement à ces transformations. Reste à savoir si ces outils amélioreront le quotidien des travailleurs ou s’ils risquent d’en réduire la valeur et le sens.
Alors que l’intelligence artificielle (IA) devient de plus en plus performante, le Financial Times pose une question pressante : quels emplois sont vraiment à l’abri de cette évolution ? Il y a quelques semaines, Martin Wolf, éditorialiste économique du journal britannique affirmait que le métier de jardinier était le métier le plus intouchable face aux vagues successives d’automatisation.
Pourtant, dès le lendemain, le même journal publiait un article sur les innovations qui bouleversent le secteur : arrosage intelligent, détecteurs de nuisibles, robots désherbeurs alimentés par panneaux solaires et même épouvantails laser.
Ces exemples rappellent une réalité trop souvent ignorée : un emploi n’est pas une tâche unique, mais un ensemble complexe d’activités plus ou moins automatisables. Les jardiniers ne disparaîtront pas du jour au lendemain, mais leur métier, comme tant d’autres, pourrait changer de visage.
Un vieux débat
Cette question n’est pas nouvelle rappelle le FT. Elle se posait déjà au XIXe siècle lors des soulèvements luddites, lorsque des ouvriers qualifiés du textile ont vu les machines prendre en charge les parties les plus difficiles de leur travail, permettant ainsi à des travailleurs peu rémunérés et moins compétents de les remplacer. Deux exemples plus récents illustrent parfaitement les conséquences contrastées de l’automatisation : le tableur numérique et le casque connecté des entrepôts.
L’arrivée du tableur dans les années 1980 a supprimé d’innombrables heures de calcul fastidieux, permettant aux comptables de se consacrer à des analyses plus stratégiques. Résultat : la profession est devenue plus créative et mieux rémunérée.
À l’inverse, le « Jennifer unit », ce dispositif audio qui guide les préparateurs de commandes, a réduit le travail d’inventaire à une suite d’instructions automatisées. Un emploi déjà éprouvant est devenu encore plus monotone.
Comment aborder la question pour son métier ?
Des chercheurs du MIT, David Autor et Neil Thompson, viennent de publier une étude sur le sujet. Ils se sont demandé pourquoi l’automatisation avait enrichi le métier de comptable tout en appauvrissant celui de magasinier, alors que ces deux fonctions consistaient en grande partie à effectuer des opérations routinières.
Leur conclusion est la suivante : supprimer certaines tâches ne laisse pas le reste du métier inchangé. Pour les magasiniers, la disparition des calculs a réduit le besoin de formation et de qualification, rapprochant leur poste d’un simple emploi d’exécution. Pour les comptables, c’est l’inverse : les tâches qui restaient étaient plus complexes et plus stratégiques.
Cette distinction est cruciale pour imaginer l’avenir de l’emploi à l’heure de l’IA générative. La question n’est pas seulement de savoir si l’intelligence artificielle peut accomplir telle ou telle tâche, mais si elle va éroder la partie la plus qualifiante du métier. Si l’IA se charge du cœur créatif ou analytique d’une activité, la valeur du poste risque de s’effondrer. Si elle se limite aux aspects répétitifs, elle peut au contraire rehausser le niveau et le sens du travail. Cette ambivalence se retrouve désormais dans tous les secteurs, des métiers intellectuels aux professions plus manuelles.
Par exemple, certains systèmes d’IA générative excellent dans le brainstorming. Ils sont capables de produire en quelques secondes une multitude d’idées et de suggestions, parfois inattendues, que même un expert humain n’aurait pas envisagées. Pour un usage personnel, comme la préparation d’un jeu de rôle, c’est un atout précieux : le journaliste du Financial Times raconte qu’il peut ainsi passer moins de temps à concevoir des scénarios et se concentrer sur l’essentiel, c’est-à-dire partager un moment ludique avec ses amis.
Que veut-on confier à l’IA ?
Mais cet effet positif ne se transpose pas toujours dans la sphère professionnelle. Pour beaucoup, les rares moments créatifs sont précisément ce qui permet de supporter une routine largement administrative. Si ces oasis d’inventivité disparaissent au profit de l’automatisation, il ne reste qu’un désert de procédures mécaniques. Ce qui ressemble à un progrès peut donc, pour certains, vider le travail de son intérêt.
Le Financial Times reprend l’exemple du jardinier pour illustrer cette ambiguïté. On pourrait penser que les technologies qui transformeront le plus son quotidien seront les robots désherbeurs, les systèmes d’irrigation intelligents ou les épouvantails laser. Pourtant, la partie la plus déstabilisante de son métier n’est peut-être pas le travail manuel, mais la nécessité de composer des emails clairs et polis à destination de clients citadins, souvent plus à l’aise que lui avec l’écrit. Dans ce cas, ce n’est pas un robot qui remplace ses gestes, mais un assistant virtuel qui se substitue à sa voix.
L’enjeu, souligne l’article, n’est donc pas simplement technologique. Il est humain et social. Il ne s’agit pas seulement de savoir si une machine peut accomplir telle ou telle tâche, mais de décider collectivement lesquelles nous sommes prêts à déléguer. Car si l’IA peut soulager des aspects répétitifs et rébarbatifs, elle peut tout autant éroder la dimension la plus gratifiante et la plus humaine du travail.







