
La France se trouve aujourd’hui dans une situation peu coutumière. Depuis les législatives de 2022, aucun camp politique ne possède de majorité absolue à la chambre basse. Et la fragmentation de l’hémicycle s’est largement accrue après le nouveau scrutin de 2024, rendant à la fois plus nécessaire et plus complexe la formation d’une coalition gouvernementale en mesure de rassembler un soutien parlementaire suffisant.
Arrivé en tête le 7 juillet 2024, le Nouveau Front populaire (NFP), l’alliance électorale de partis de gauche, compte pour environ un tiers des députés à l’Assemblée nationale (190 sur 577). L’ancienne majorité présidentielle (Renaissance, MoDem et Horizons) rassemble quant à elle 161 élus, contre 138 pour le Rassemblement national (RN) et ses alliés de l’Union des droites pour la République (UDR).
Si la France a connu plusieurs gouvernements de coalition sous la Ve République, ceux-ci se sont généralement constitués entre partis proches idéologiquement, limitant ainsi les divisions politiques majeures au sein de la majorité. Parmi les principales coalitions figurent les gouvernements socialistes de Pierre Mauroy dans les années 1980, la Gauche plurielle sous Lionel Jospin (1997-2002), ainsi que plusieurs majorités rassemblant la droite modérée sous Jacques Chirac et les alliances contemporaines sous la présidence d’Emmanuel Macron.
En revanche, notre pays n’a pas l’habitude de voir des partis adverses s’unir pour former une coalition gouvernementale. Une tradition politique plus courante dans le reste de l’Union européenne, où des partis issus de divers bords politiques, parfois très éloignés, peuvent s’entendre sur un programme commun au préalable.
Des Européens habitués des coalitions
En France, le scrutin majoritaire à deux tours est censé favoriser l’émergence d’un bloc pouvant gouverner seul, avec le soutien d’une majorité absolue de députés à l’Assemblée nationale. Mais dans la majeure partie des autres États membres de l’Union européenne, les élections législatives ont lieu au scrutin proportionnel à un tour, quelques-uns ayant opté pour des systèmes mixtes. Les partis vainqueurs y sont donc souvent confrontés à une absence de majorité absolue au Parlement.
D’où la nécessité de former des coalitions : dans la quasi-totalité des États de l’UE, c’est aujourd’hui la règle. Seuls la Grèce et Malte, actuellement dirigées par un seul parti, font exception. Dans les autres pays de l’UE, des forces politiques plus ou moins divergentes sont parvenues à s’entendre pour assumer le pouvoir. En voici quelques exemples.
Les coalitions de partis proches, une exception en Europe
Dans quelques pays européens, les coalitions gouvernementales regroupent des partis partageant des affinités idéologiques fortes, ce qui facilite la prise de décisions et la cohésion au sein de l’exécutif. Ces coalitions homogènes, qui caractérisent par exemple les gouvernements espagnol ou italien, sont cependant devenues aujourd’hui des exceptions.
En Espagne, le gouvernement actuel est une coalition de centre-gauche dirigée par le socialiste Pedro Sánchez, formée après les élections anticipées de juillet 2023. Il associe le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), le Parti des socialistes de Catalogne (PSC) et l’alliance Sumar, qui regroupe plusieurs partis de gauche et écologistes. Minoritaire au Parlement, il bénéficie du soutien sans participation de partis nationalistes et indépendantistes catalans et basques, ce qui complique cependant la stabilité et la mise en œuvre des réformes.
En Italie, l’exécutif en fonction depuis 2022 regroupe les partis de droite et d’extrême droite Frères d’Italie (FdI), la Ligue (Lega) et Forza Italia (FI). Dirigée par la présidente du Conseil Giorgia Meloni, la coalition détient une majorité absolue au Parlement, avec environ 59 % des sièges à la Chambre des députés. Malgré leurs positions proches sur les sujets sociétaux ou la souveraineté nationale, les partis connaissent des différends sur la question de la guerre en Ukraine et même la gestion des migrations.
Les coalitions hétérogènes en expansion
Pour différentes raisons liées à la fragmentation politique, à la diversification des opinions et au rejet croissant des partis traditionnels, la plupart des pays de l’Union européenne sont actuellement gouvernés par des majorités plus larges, qui associent des partis aux positions parfois éloignées. Ce qui se traduit par des coalitions hétérogènes, qui nécessitent des compromis importants pour assurer la stabilité gouvernementale et une gouvernance efficace.
En Allemagne par exemple, ce type de coalition est la norme depuis plusieurs décennies. En place depuis mai 2025, le gouvernement du conservateur Friedrich Merz est une grande coalition (« groko ») entre l’Union chrétienne-démocrate (CDU/CSU) et le Parti social-démocrate (SPD). Majoritaire, elle réunit des partis de droite modérée et de centre-gauche qui, bien que proches sur certains sujets clés comme la stabilité économique et la défense de l’Europe, conservent des divergences. Entre 2018 et 2021, le social-démocrate Olaf Scholz avait assumé les fonctions de vice-chancelier et ministre des Finances dans le quatrième gouvernement d’Angela Merkel (CDU), une autre « groko ».
En Pologne, Donald Tusk et son parti de centre droit, la Plateforme civique (PO, affiliée au PPE), sont parvenus à déloger la droite ultraconservatrice du pouvoir en octobre 2023. Le parti Droit et justice (PiS, lié aux CRE) dirigeait en effet l’exécutif polonais depuis 2015. Pour gagner, Donald Tusk, ancien président du Conseil européen (2014-2019), a dû s’unir avec plusieurs partis allant du centre droit à la gauche, avec lesquels il gouverne aujourd’hui.
En cas de minorité parlementaire, les gouvernements doivent généralement obtenir le soutien supplémentaire de partis non membres de l’exécutif mais qui s’engagent, sous certaines conditions (réformes, autres postes clés…), à ne pas faire tomber le gouvernement. C’est par exemple le cas de la Suède, où l’exécutif formé en octobre 2022 est composé du Parti modéré, des Chrétiens-démocrates et des Libéraux, avec le soutien sans participation des Démocrates de Suède, principal parti d’extrême droite. Dirigée par le Premier ministre conservateur Ulf Kristersson, la coalition dispose ainsi d’une majorité étroite au Riksdag, le Parlement suédois, ce qui n’est pas sans susciter des débats et des tensions internes sur plusieurs sujets sociaux et politiques.
Au Parlement européen aussi, une fragmentation en hausse
Élus au scrutin proportionnel à un tour, les députés européens doivent d’abord s’entendre pour approuver la Commission européenne et son programme tous les cinq ans, en début de mandat. Ils sont ensuite obligés de nouer des compromis, au cas par cas, entre différentes forces politiques pour adopter les législations européennes.
Au Parlement européen, aucun groupe parlementaire n’a jamais obtenu la majorité absolue des sièges à lui seul. Jusqu’en 2019, les conservateurs (PPE) et les sociaux-démocrates (S&D) l’atteignaient conjointement, sans aucun autre groupe, et n’avaient souvent besoin de négocier qu’entre eux pour adopter des textes. Mais depuis les élections européennes de 2019 et davantage encore après celles de 2024, l’hémicycle s’est fragmenté. Les législations nécessitent désormais l’approbation d’au moins trois groupes (le plus souvent les conservateurs du PPE, les sociaux-démocrates de S&D et les libéraux de Renew).







