L’intarissable quête du pouvoir. Chef de file de « l’Union » composée de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) et de l’Union chrétienne-sociale (CSU) lors des élections fédérales du 23 février 2025 – où il s’est imposé avec 28,52 % des voix – Friedrich Merz a concrétisé le rêve après lequel il court depuis plus de vingt ans : devenir chancelier d’Allemagne.
Le 6 mai, le leader conservateur a officiellement été élu par les députés du Bundestag, au terme d’une journée mouvementée. Après avoir essuyé un premier revers le matin, il a finalement été approuvé par les membres du Bundestag dans l’après-midi (325 voix pour, 289 contre). Un moment clé, survenu au lendemain de la signature du contrat de coalition élaboré avec le Parti social-démocrate (SPD, centre gauche) de l’ex-chancelier Olaf Scholz.
Qualifié de fougueux, le dirigeant de 69 ans incarne un virage à droite pour la CDU, bien loin de l’ère « centriste » d’Angela Merkel. Connu pour son abnégation, son parcours a été jalonné d’obstacles, de rivalités et de retours politiques étonnants. Portrait du nouveau chancelier allemand.
Merz et Merkel, rivaux éternels
Né en 1955 à Brilon dans la région vallonnée du Sauerland, Friedrich Merz grandit dans une famille influente. Fils d’un juge respecté et petit-fils d’un ancien maire, il baigne dès son plus jeune âge dans un environnement où politique et rigueur se côtoient.
Juriste de formation, il fait ses armes en politique dès les années 1980. En 1989, ce géant d’1,98 m est élu au Parlement européen sous l’étiquette du Parti populaire européen, à seulement 34 ans. Durant les cinq ans de sa mandature, Merz siège au sein de la commission économique, monétaire et de la politique industrielle. La page européenne tournée, il intègre en 1994 le Bundestag sous l’influence d’Helmut Kohl, réélu chancelier trois ans plus tôt.
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Rapidement, Friedrich Merz se fait remarquer pour son expertise économique et son positionnement ultra-libéral, promettant notamment une simplification radicale des déclarations fiscales. Réélu comme député en 1998 sous la 14e législature du Bundestag, son ascension est stoppée net en 2002 par Angela Merkel. A cette époque, la CDU est en pleine zone de turbulences.
Confronté au vaste scandale des « caisses noires » relatif à l’existence de comptes occultes, le parti traverse une période sombre. La future chancelière s’impose comme la figure de la reconstruction, éclipsant Merz, qui se voyait pourtant en leader naturel du parti. La rivalité entre les deux sera l’un des fils rouges de sa carrière : Angela Merkel finit par l’évincer de la tête du groupe parlementaire CDU/CSU, l’obligeant à un repli progressif de la scène politique.
Homme d’affaires aguerri
Pourtant réélu pour un troisième mandat en 2005, ce père de famille, marié depuis 1981, quitte la politique en 2009, déçu et amer. Alors âgé de 54 ans, l’ancien député se lance dans les affaires. Une décision couronnée de succès.
Il devient membre du conseil de surveillance de la filiale allemande de la banque HSBC, président du conseil de surveillance du fabricant de papier Wepa, du fabricant suisse de matériel ferroviaire Stadler, de l’aéroport de Cologne-Bonn, ainsi que de la filiale allemande de BlackRock, plus grand fonds d’investissement au monde.
Son passage à la tête de ce dernier lui permet d’amasser une fortune considérable. Devenu millionnaire, propriétaire de deux jets privés dont l’un qu’il pilote lui-même, ce féru d’aviation nourrit alors une certaine frustration. L’appel du pouvoir reste le plus fort.
En 2018, Friedrich Merz tente un retour en fanfare pour prendre la tête de la CDU après l’annonce d’Angela Merkel de quitter ses fonctions de présidente fédérale du groupe. En vain. Le disciple idéologique de Wolfgang Schaüble (à qui il avait succédé à la présidence du groupe CDU/CSU au Bundestag en 1991) échoue d’abord face à Annegret Kramp-Karrenbauer avant de s’incliner de nouveau face à Armin Laschet, en 2021. Le changement de profil qu’il veut insuffler au parti est dur à accepter pour une partie de son camp. Ce n’est qu’au bout de trois tentatives, en 2022, qu’il arrache la direction de la CDU aux héritiers d’Angela Merkel, retirée de la vie politique en novembre 2021.
Droit dans ses bottes, et ses idées
Depuis son accession à la présidence de la CDU, Friedrich Merz s’est attaché à redéfinir les orientations d’un parti marqué par le règne de l’ex-chancelière, à ce poste pendant seize ans.
Décrit comme impulsif et exigeant par les médias allemands, connu pour sa rhétorique tranchante, il incarne aujourd’hui une CDU délibérément tournée à droite, ultra-libérale sur le plan économique, et résolument conservatrice sur les questions de société. Pour relancer le « business model » allemand et trouver un partenaire de coalition, Friedrich Merz a maintes fois affirmé son intention de réformer le « frein à la dette », la règle constitutionnelle qui plafonne les possibilités d’emprunts. Une volonté concrétisée le 18 mars 2025, avec la validation par le Bundestag de son plan massif d’investissements de 500 milliards d’euros, conjugué à la levée du frein à l’endettement. Celle-ci nécessitait une modification de la Constitution allemande, et donc une majorité des deux tiers de l’hémicycle. Cet objectif a été atteint avec le soutien in extremis des Verts.
Durant sa campagne, le candidat Merz a par ailleurs multiplié les interventions sur la question migratoire, ligne de fracture assez marquée avec Angela Merkel. Il reproche notamment aux demandeurs d’asile et migrants d’être responsables d’agressions terroristes comme les attaques perpétrées à Magdebourg, en décembre 2024, et dans la ville bavaroise d’Aschaffenbourg, le 22 janvier 2025. Ses positions de droite dure sur le sujet séduisent certains partisans du parti d’extrême droite AfD d’Alice Weidel, au risque de diviser son propre groupe.
Le 29 janvier 2025, Friedrich Merz et les conservateurs allemands de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) ont brisé un tabou en s’alliant avec le parti dirigé par Alice Weidel pour faire adopter de justesse à la chambre des députés un texte visant à durcir la politique migratoire du pays. Bien que non contraignante, la motion a provoqué un tollé en Allemagne, jusqu’à faire sortir Angela Merkel de sa traditionnelle réserve. Car la portée historique de ce texte est bien réelle. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les partis traditionnels du centre avaient toujours veillé à maintenir l’extrême droite à l’écart de la vie parlementaire, refusant toute forme de collaboration, d’alliance ou même de vote commun pour faire barrage à leurs idées.
Merz et l’UE, un discours d’équilibriste
La dérèglementation est un thème central de la politique envisagée par Friedrich Merz au niveau de l’UE. Selon lui, les Vingt-Sept doivent se concentrer sur des questions plus importantes.
Celui qui se réclame défenseur de l’amitié franco-allemande – locomotives du continent – a déjà critiqué ouvertement la politique européenne d’Olaf Scholz, et dénoncé des relations détériorées entre Paris et Berlin. Son approche plus libérale pourrait compliquer certains dossiers clés, notamment sur la régulation des marchés et la transition énergétique.
Son discours est en revanche plus nuancé sur le sujet brûlant de la guerre en Ukraine. Après avoir longtemps fait pression pour que Berlin fournisse des missiles Taurus à Kiev, sa position a évolué. Ces dernières semaines, la CDU/CSU a convergé vers la politique de compromis adoptée par Olaf Scholz, en réponse à la lassitude des électeurs face à un conflit qui s’éternise.
Sur le plan géopolitique, l’Allemagne doit plus largement renforcer ses capacités de défense. Avec Donald Trump de retour à la Maison-Blanche et une Russie toujours plus agressive, Berlin ne peut plus compter uniquement sur le parapluie américain. Le fonds de 100 milliards d’euros pour la modernisation de l’armée allemande sera épuisé en 2027 et le futur chancelier devra trouver au moins 25 milliards supplémentaires pour maintenir l’effort de défense au niveau des 2 % du PIB requis par l’Otan.
Atlantiste convaincu – il a présidé pendant 10 ans l’association Atlantik-Brücke qui promeut les relations entre Berlin et Washington – Friedrich Merz estime désormais que les Européens doivent devenir « véritablement indépendants des États-Unis« . Dans le cadre de son « bazooka budgétaire » voté en mars dernier, l’Allemagne, qui a augmenté son budget dans le secteur de la défense de 28 % en 2024, prévoit de dépenser entre 200 et 400 milliards d’euros d’ici 2035, dont 80 milliards en 2025. Ce plan doit aussi permettre le déblocage d’un soutien militaire en suspens de 3 milliards d’euros pour l’Ukraine.
Après des décennies d’attente, Friedrich Merz prend enfin les rênes de l’Allemagne. Le dixième chancelier allemand de l’après-guerre incarne un virage conservateur qui séduit une partie de l’électorat, mais qui reste clivant. Son défi sera d’unir la CDU, de convaincre au-delà de son camp et de démontrer qu’il est capable de gouverner un pays en pleine mutation.
S’il réussit à la tête du gouvernement, il entrera dans l’histoire comme l’homme qui aura refermé la période Merkel (2005-2021). S’il échoue, Friedrich Merz restera comme l’éternel rival de l’emblématique chancelière.


