Les 24 et 25 novembre 2025, les dirigeants des États membres de l’Union européenne et des pays de l’Union africaine (UA) se réuniront à Luanda, en Angola, pour le septième sommet UE-Union africaine. Ce temps fort, organisé à l’occasion du 25e anniversaire du partenariat entre l’UE et l’UA, intervient à un moment charnière, alors que l’ordre mondial est bouleversé par des rivalités marquées entre grandes puissances.
En tant que voisin le plus proche de l’Europe, l’Afrique constitue une priorité géopolitique essentielle pour l’Union européenne, un continent avec lequel les relations sont étroites dans de nombreux secteurs. L’UE est notamment un acteur majeur de l’Afrique dans le domaine de la paix et de la sécurité ou encore du commerce.
Une coopération sécuritaire au cœur du partenariat
Si l’UE a d’abord développé des liens économiques et commerciaux mais aussi de développement avec le continent africain, les liens entre les deux parties se sont progressivement renforcés sur le plan sécuritaire.
Depuis l’adoption de la première stratégie commune UE-Afrique en 2007 à Lisbonne, dans laquelle les enjeux de paix et de sécurité faisaient déjà partie des objectifs principaux, plusieurs feuilles de route et communications conjointes ont vu le jour.
En amont du sixième sommet entre l’UE et l’UA en février 2022, le Service européen pour l’action extérieure (SEAE) et la Commission européenne ont publié une communication commune intitulée « Vers une stratégie globale avec l’Afrique ». Ce texte appelle à une coopération renforcée entre l’Union européenne et l’Afrique dans plusieurs domaines et notamment en termes de paix et de gouvernance. En 2022, une nouvelle feuille de route a été adoptée. Sobrement appelée « Une vision commune pour 2030 », cette stratégie place à nouveau la paix et la sécurité au centre des échanges entre les deux continents. « Face à des défis communs croissants en matière de sécurité, nous annonçons une coopération renouvelée et renforcée« , y est-il notamment écrit.
Cette initiative s’appuie sur un document antérieur, le Protocole d’accord entre l’Union africaine et l’Union européenne sur la paix, la sécurité et la gouvernance, signé en 2018. Considéré comme essentiel, ce dernier a défini l’ampleur de la coopération entre les deux entités, qui interviennent conjointement à toutes les étapes de la gestion des crises et des conflits, depuis leur prévention jusqu’à leur résolution, selon différentes modalités d’action.
Au-delà de ces différents textes et stratégies spécifiques, l’intervention de l’UE en Afrique dépend aussi du cadre plus général régissant la politique extérieure de l’Union. Ainsi, l’Afrique est directement concernée par la politique de sécurité et de défense commune (PSDC). Ses objectifs, définis à l’article 42 du traité sur l’Union européenne (TUE), affirment que l’UE peut avoir recours à des moyens civils et militaires en dehors de l’Union « afin d’assurer le maintien de la paix, la prévention des conflits et le renforcement de la sécurité internationale conformément aux principes de la charte des Nations unies« .
L’UE ne possédant pas d’armée européenne, les capacités civiles et militaires qu’elle est en mesure de mobiliser sont mises à sa disposition par les États membres lorsqu’une mission est lancée par le Conseil. La PSDC sert de cadre pour identifier ces capacités, les coordonner et les utiliser de façon autonome.
Depuis le lancement des premières interventions en 2003, l’UE a entrepris plus de 37 missions et opérations PSDC dans plusieurs pays d’Europe, d’Afrique et d’Asie. Actuellement, 21 missions et opérations (civiles ou militaires) sont en cours, dont 12 sur le sol africain. Plusieurs missions peuvent être mises en place pour répondre à une même crise. C’est par exemple le cas en République centrafricaine avec les missions militaire EUTM RCA et civile EUAM RCA.
Dans ce même esprit, l’UE a adopté en 2022 la Boussole stratégique, venue entériner et renforcer davantage ses actions de défense et sécurité. Là encore, le continent africain fait partie des priorités des Vingt-Sept, l’un des objectifs étant de renforcer l’action de l’UE via ses missions civiles et militaires déployées principalement au Moyen-Orient et en Afrique.
Afin de financer sa politique sécuritaire sur le continent africain, l’UE dispose d’instruments budgétaires et financiers bien identifiés. Aujourd’hui, la plupart des actions extérieures de l’Union dans les domaines de la paix et de la sécurité sont financées par l’instrument de voisinage, de coopération au développement et de coopération internationale (IVCDCI), également appelé « Europe dans le monde ». Ce dispositif s’inscrit dans le cadre du budget pluriannuel 2021-2027 de l’UE et consacre notamment près de 30 milliards d’euros à l’Afrique subsaharienne.
Par ailleurs, l’Union a créé en mars 2021 un fonds hors budget, la Facilité européenne pour la paix (FEP). Cet instrument a introduit une innovation majeure en autorisant pour la première fois l’UE à fournir du matériel militaire à ses partenaires, notamment africains. Toutes zones confondues, ce fonds peut désormais mobiliser jusqu’à 17 milliards d’euros, une évolution en partie liée aux nouvelles dépenses engagées par les Vingt-Sept pour fournir de l’armement à l’Ukraine toujours en guerre.
De proches partenaires commerciaux
L’UE est le premier partenaire commercial des pays africains pris collectivement, et de loin leur plus grand marché d’exportation, devant la Chine, l’Inde et les États-Unis. Ensemble, les pays africains constituent le quatrième partenaire commercial de l’UE. En 2022, les échanges de biens et de services entre l’Union européenne et les pays africains s’élevaient à 504,3 milliards d’euros.
La stratégie Global Gateway mise en place par la Commission européenne en 2022 est un élément important de la vision commune de l’UE et de l’Afrique. Afin de financer leur ambition partagée pour 2030, l’UE a adopté un paquet d’investissement d’au moins 150 milliards d’euros. Ce paquet vise à soutenir l’Afrique dans de nombreux secteurs. Il entend ainsi accélérer la transition écologique et numérique du continent, mais aussi renforcer ses systèmes de santé et d’éducation.
Pour soutenir ce développement, le financement des initiatives d’investissement Afrique-Europe combine l’aide bilatérale de l’UE et de ses États membres, ainsi que des subventions et des prêts. Cet ensemble de mesures en matière d’investissements doit également attirer des fonds privés, ciblant les investissements tant de l’Afrique que de l’Europe.
L’UE a conclu son premier accord de facilitation des investissements durables (AFID) avec un pays africain en mars 2021, à savoir l’Angola. Grâce à cet accord, il sera plus simple d’encourager les investissements entre l’Union européenne et l’Angola, tout en s’assurant que ces échanges respectent l’environnement et les droits des travailleurs.
Entrée en vigueur le 1er janvier 2021, la zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) est un autre levier important. Soutenue par l’UE, elle unit les États membres de l’Union africaine, créant un marché de 1,3 milliard de personnes avec un PIB de 3 400 milliards de dollars des États-Unis. La Zlecaf prévoit une suppression progressive des droits de douane sur les biens et services échangés entre tous ses membres. Concrètement, 90 % des lignes tarifaires doivent voir leurs droits de douane supprimés sur une période de 5 ans pour les pays les plus développés, et sur 10 ans pour les pays en développement ou à économie plus fragile.
Cette évolution devrait être plus favorable aux échanges et également profiter aux investisseurs européens, alors moins contraints dans le développement de leurs activités en Afrique.
Par ailleurs, les Européens ont déclaré vouloir connecter à terme leur marché intérieur à la Zlecaf, et mettre ainsi en place un très vaste espace de libre-échange couvrant la majeure partie de deux continents. « Nous œuvrerons progressivement à l’intégration graduelle et mutuellement avantageuse de nos marchés continentaux respectifs« , est-il notamment précisé dans la feuille de route stratégique définissant les objectifs entre les deux entités à l’horizon 2030.
Outre la sécurité et le commerce, l’UE et l’Afrique sont liés dans d’autres domaines stratégiques.
Si les pays africains figurent parmi les pays les plus durement touchés par la crise climatique, ils sont également des acteurs clés dans la fourniture de solutions durables. La relation de voisinage entre l’UE et l’Afrique, renforcée par leurs liens économiques, constitue un socle solide pour une coopération en faveur de la lutte contre la crise climatique et de la transition écologique.
De la même manière, l’UE joue un rôle actif dans le renforcement de la santé mondiale, en particulier en Afrique. En octobre 2023, elle a par exemple signé une aide de 500 millions d’euros dans ce sens.
Les projets financés en Afrique, développés conjointement par la Banque européenne d’investissement et la Commission européenne, peuvent couvrir les efforts visant à rendre les innovations en matière de santé (comme les vaccins et thérapies à ARN messager) « plus accessibles aux personnes vivant dans des pays à revenu faible ou intermédiaire ou à renforcer les capacités des pays africains en matière de diagnostic et de laboratoires de santé« .
Aujourd’hui, l’Afrique importe 99 % de ses vaccins et plus de 90 % de ses médicaments. Selon l’Organisation mondiale de la santé, plus de 50 % de la population d’Afrique subsaharienne n’a pas accès aux médicaments essentiels.
L’importante question migratoire
Les menaces sécuritaires qui pèsent sur certains pays d’Afrique, couplées à des niveaux de richesse par habitant bien plus faibles qu’en Europe, contribuent à d’importantes migrations sur le continent lui-même, et dans une moindre mesure vers les pays de l’Union européenne. La proximité géographique et les liens culturels liant les deux rives de la Méditerranée expliquent aussi en partie ces mouvements. En 2024, les Marocains constituaient, par exemple, la nationalité la plus représentée parmi les bénéficiaires de titres de séjour en Europe pour raisons familiales (87 732 titres délivrés, principalement en Espagne). Le Maroc était également le deuxième pays le plus représenté s’agissant des migrations pour raisons éducatives.
En matière d’asile en revanche, la part des primo-demandeurs africains n’est pas conséquente. L’an passé, 23 940 personnes originaires d’Égypte – premier pays africain à ce titre – étaient recensés, devant le Maroc (22 630). C’est six fois moins que la Syrie et ses 147 965 primo-demandeurs d’asile enregistrés dans l’UE en 2024.
Adopté en mai 2024, le nouveau Pacte pour la migration et l’asile a pour ambition de redéfinir les conditions d’accueil des demandeurs d’asile. Il prévoit notamment de réduire les délais de traitement des demandes et d’opérer un premier filtrage, aux frontières de l’UE, des migrants non éligibles à l’asile. Composé de dix textes législatifs (neuf règlements et une directive), ce pacte entend renforcer la lutte contre l’immigration illégale et accélérer l’éloignement des personnes en situation irrégulière. Les États membres sont tenus de soumettre un plan d’action pour sa mise en œuvre, le Pacte devant entrer pleinement en application en juin 2026.
Pour se rendre en Europe, certains n’hésitent pas à traverser la mer sur des embarcations de fortune, au péril de leur vie. Une situation généralement synonyme de drame humanitaire. Face à ces flux irréguliers, l’Europe s’efforce d’agir dans les pays de départ, de l’autre côté de la Méditerranée. Elle mène deux stratégies de front : une externalisation de la gestion des frontières, et une lutte contre les causes profondes de la migration.
Selon l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, plus connue sous le nom de « Frontex« , 133 400 personnes ont tenté de rejoindre illégalement l’UE sur les neuf premiers mois de l’année 2025, en baisse de 22 % par rapport à l’année précédente. Les plus fortes baisses ont été relevées sur les routes de l’Afrique de l’Ouest, qui ont connu une chute de 58 % des passages irréguliers, avec seulement 734 détections en septembre. Dans le même temps, les traversées irrégulières ont augmenté de 28 % sur la route dite de la « Méditerranée occidentale », avec une hausse de plus de 50 % des arrivées pour le seul mois de septembre. Près de trois-quarts des traversées détectées sur cette route proviennent d’Algérie.
Pour soutenir les pays européens les plus exposés à la pression migratoire (l’Italie, l’Espagne, la Grèce et Chypre), la Commission européenne a annoncé le 11 novembre 2025 que ces quatre États membres recevront de l’aide pour répartir ailleurs au moins 30 000 demandeurs d’asile, selon l’objectif annuel fixé par le Pacte.
Cette annonce servira de base aux négociations entre États membres sur le nombre supplémentaire de demandeurs d’asile que chacun est disposé à accueillir, ou le montant de l’aide financière qu’il est prêt à apporter.
Certains pays ont déjà assuré qu’ils n’accueilleraient aucun individu dans le cadre de ce dispositif et qu’ils se limiteraient à verser de l’argent (à hauteur de 20 000 euros par personne concernée).
Dans le prolongement du Pacte pour la migration et l’asile, l’Union européenne travaille également dans le sens d’une facilitation des retours de migrants. Le 11 mars 2025, la Commission européenne a présenté un projet de règlement sur les retours, destiné à remplacer la directive en place depuis 2008 qui fixe les règles communes pour le renvoi des ressortissants de pays tiers en situation irrégulière. Ce nouveau texte prévoit la création de centres d’accueil pour les migrants expulsés hors de l’UE et renforce les conditions de retour des personnes en situation irrégulière. Il permettrait également l’expulsion vers de pays tiers « sûrs » avec lesquels les migrants n’ont aucun lien particulier, conformément à une proposition de la Commission datée du 20 mai 2025.
Plus largement, l’UE a aussi subventionné des solutions de long terme. Disposant de cinq milliards d’euros jusqu’en 2025, le Fonds fiduciaire d’urgence de l’UE pour l’Afrique (FFU), qui vise en particulier à financer des projets participant au développement du continent, a été lancé en 2015. Ce fonds cible trois régions : le Sahel et le Lac Tchad, la Corne de l’Afrique et l’Afrique du Nord. Il favorise la stabilité et contribue à une meilleure gestion des migrations et à la lutte contre « les causes profondes des phénomènes de déstabilisation, de déplacements forcés et de migration irrégulière dans 27 pays« , selon un rapport spécial de la Cour des comptes européenne paru en 2024. D’après ce document, seuls 4 508 millions d’euros de la dotation avaient été déboursés à la fin de 2023, alors que la passation des accords de financement des opérations s’est terminée en décembre 2021.
Si le FFU a permis de créer des milliers d’emplois et fournit une assistance multisectorielle à des migrants et à des réfugiés en différents lieux – notamment en Libye – la Cour des comptes a toutefois pointé certaines limites, tant au niveau de la durabilité des emplois concernés qu’en termes de viabilité économique des projets engagés.
À la veille de leur septième sommet commun, l’Union européenne et l’Union africaine témoignent de la solidité d’un partenariat fondé sur la coresponsabilité et l’intérêt mutuel. Des questions de sécurité aux enjeux commerciaux et migratoires, leur coopération élargie vise répondre à des défis communs. Dans un monde en mutation et bouleversé par de fortes rivalités, ce lien apparaît comme un atout stratégique pour renforcer la stabilité, le développement et l’influence des deux continents.


