Dans un contexte international profondément recomposé, où rivalités et alliances se redéfinissent à l’échelle mondiale, l’Afrique est perçue comme un espace stratégique incontournable par l’Union européenne.

La pression croissante exercée par des acteurs globaux tels que la Chine, l’Inde ou la Russie, tout comme l’offensive américaine illustrée par le déblocage en juillet 2024 de plusieurs centaines de millions de dollars afin de rénover le corridor de Lobito – liaison ferroviaire entre la République démocratique du Congo et l’océan Atlantique – bouleverse les équilibres historiques et accentue la compétition entre puissances, notamment sur le plan énergétique.
Pour autant, l’Europe conserve de nombreux atouts. Forts d’une proximité géographique et d’une longue histoire commune, les relations entre les deux continents reposent sur une coopération qui pourrait être accentuée. D’un côté certes, la position européenne sur le continent africain est contestée, comme dans la course aux matériaux critiques. Mais l’UE cherche à raviver son influence et ouvrir de nouveaux horizons en réorientant ses investissements vers l’innovation, l’infrastructure et la croissance durable.
C’est dans cette dynamique concurrentielle et d’opportunités réciproques que se pose aujourd’hui une question centrale : l’Union européenne saura-t-elle adapter sa stratégie pour rester un acteur clé en Afrique face à la recomposition du jeu international ?
L’Afrique, une priorité pour l’UE…
Séparée de l’Union européenne par la Méditerranée, l’Afrique est un marché non négligeable pour l’UE. Ensemble, les pays africains constituent le quatrième partenaire commercial de l’Union. Dans le sens inverse, l’UE est le premier partenaire commercial des pays africains pris collectivement, et de loin leur plus grand marché d’exportation, devant la Chine, l’Inde et les États-Unis. En 2022, les échanges de biens et de services entre les Vingt-Sept et les pays africains s’élevaient à 504,3 milliards d’euros.
Si le mouvement avait été impulsé par son prédécesseur, Jean-Claude Juncker, et son projet d’Alliance Afrique-Europe annoncé lors de son discours sur l’état de l’Union en 2018, l’Afrique trouve également un écho dans le projet géopolitique soutenu par Ursula von der Leyen. En témoigne le choix d’Addis-Abeba, capitale de l’Éthiopie et siège de l’Union africaine, pour son tout premier voyage hors d’Europe une semaine après son entrée en fonction comme présidente de la Commission européenne, en décembre 2019.
Depuis 2022, la stratégie Global Gateway mise en place par la Commission européenne est un élément clé de la coopération euro-africaine. D’ici à 2030, l’UE a adopté un paquet d’investissement d’au moins 150 milliards d’euros. Ce paquet vise à soutenir l’Afrique dans de nombreux secteurs : transition écologique et numérique, systèmes de santé et d’éducation…
Au-delà de cette stratégie, l’éventail d’instruments financiers européens – dont certains concernent directement des projets en Afrique – est désormais regroupé dans un seul et unique instrument de voisinage, de coopération au développement et de coopération internationale (IVCDCI), adopté en juin 2021. Enfin, l' »Équipe Europe », qui fédère institutions communautaires, États membres et banques de développement – au premier rang desquelles la Banque européenne d’investissement – agit également sur le continent.
L’an passé, la BEI – qui entretient avec le continent une histoire vieille de plus de 60 ans – a mis à disposition de l’Afrique 3,6 milliards d’euros de financement, dont 2 milliards en Afrique subsaharienne. « Notre mission est de suivre les grandes orientations politiques de l’Union pour les traduire très concrètement à travers des projets« , explique Diederick Zambon, en charge des relations pays et secteur publique en Afrique pour la BEI. « La moitié des actions que l’on finance est menée avec le secteur privé, qui crée de l’emploi et donc de la richesse qui bénéficiera à terme aux citoyens« .
En 2024 par exemple, sur le volet du développement de la chaîne de valeur en agriculture – élément de revenu très important pour les pays exportateurs et source d’emploi – « nous avons financé de façon indirecte via des banques ou à travers des fonds d’investissement des entreprises kényanes qui produisent des mangues séchées. Le plus souvent, l’équipement de ces usines provient spécifiquement d’Europe, notamment d’Italie« , souligne-t-il. Après avoir été traités et emballés, les produits transformés sont expédiés en Europe par voie maritime. « C’est la même chose pour le cacao venant de Côte d’Ivoire, qui produit 40 % du cacao consommé en Europe« . Sur ce point, la BEI veille notamment à fournir son aide à l’État ivoirien dans le reboisement des forêts où se trouvent les cultures. Et assure aux petits producteurs un « prix qui leur permet de pouvoir rivaliser avec les gros industriels du secteur« .
L’intérêt européen pour l’Afrique s’exprime également au niveau national, notamment chez des États membres historiquement liés au continent comme l’Italie, l’Espagne ou la France. Leur influence a d’ailleurs contribué à faire de l’Afrique une priorité politique au sein de l’UE. Mais l’ouverture s’observe aussi chez des États traditionnellement tournés vers l’Est, comme la République tchèque. « La Tchéquie commence à s’intéresser sérieusement aux pays africains, notamment pour des projets liés à sa propre puissance industrielle, en particulier dans l’industrie lourde, comme la production d’acier utilisé pour le transport de biens », constate l’expert.
Cependant, la mise en œuvre concrète de ces ambitions européennes se heurte souvent à des freins structurels. Les réalités du terrain – guerres, terrorisme, instabilité politique, dette publique ou déficit d’infrastructures – limitent en partie la portée des projets. Côté européen, la complexité administrative ou le morcellement des programmes de financement peuvent dans une certaine mesure nuire à l’efficacité de l’aide, affaiblissant l’impact de l’Europe face à des concurrents étrangers plus offensifs ou réactifs.
…au cœur de la compétition géopolitique
L’Afrique est aujourd’hui au centre d’une compétition mondiale que l’Union n’ignore pas. Si l’Europe, et en particulier les anciennes puissances coloniales, a longtemps bénéficié d’un accès « privilégié » au continent voisin, ce n’est désormais plus le cas. Courtisés pour leurs ressources, les États africains diversifient désormais les partenariats noués avec des puissances étrangères.
C’est notamment le cas avec la Chine, qui investit massivement sur le continent. Le 5 septembre 2024, le président chinois, Xi Jinping, a promis plus de 50 milliards de dollars (45 milliards d’euros) sur trois ans aux pays africains. Premier partenaire commercial du continent africain, l’Empire du milieu est impliqué dans de nombreux projets à grande échelle, tels que la construction de chemins de fer, de ports et d’initiatives de développement urbain.
Il s’impose notamment comme le leader incontesté dans la production et la gestion des panneaux solaires de la région. « La Chine offre généralement l’avantage de proposer des prix plus compétitifs. Cependant, certains États ont eu de mauvaises expériences avec elle concernant l’accompagnement et la mise en œuvre de certains projets, ce qui peut les amener à s’en détourner et à se tourner vers la fiabilité et la qualité européennes. Sans compter les différences marquées en matière de gouvernance ou d’exigences environnementales et sociales« , avance Diederick Zambon. Sur ce segment spécifique, dont l’Europe n’a pas su tirer parti, Olivier Appert, conseiller du Centre énergie et climat de l’Institut français des relations internationales (Ifri), souligne quant à lui « l’incapacité de l’Union européenne à produire elle-même ce type de technologie sur son sol« , la contraignant ainsi « à revendre aux pays africains des panneaux solaires achetés à la Chine« .
Après plusieurs décennies d’absence, la Russie a également repris pied sur le continent. Une présence essentiellement militaire, initiée au Soudan avant de s’étendre à la République centrafricaine, au Mozambique et au Mali. Quant aux États-Unis, leur approche est plus diversifiée et combine diplomatie, coopération et programmes de développement.
Ce tableau resterait incomplet sans évoquer l’influence croissante des pays du Golfe sur l’ensemble du continent. Pour l’essentiel, leur stratégie en Afrique est motivée par la diversification économique, la sécurité des approvisionnements alimentaires et énergétiques, l’augmentation de leur influence géopolitique et culturelle et la protection de leurs intérêts en matière de sécurité.
Dans ce contexte, l’Union européenne cherche à mesurer le retour sur investissement de ses engagements en Afrique. Si ses projets favorisent des transitions économiques et environnementales durables, la question demeure de savoir si ces initiatives se traduisent par un gain réel d’influence face à la Chine ou aux États-Unis. Le défi, délicat, consiste à nouer un partenariat fondé sur la réciprocité et la confiance plutôt qu’à reproduire les anciens schémas de dépendance économique.
L’Afrique subsaharienne devrait connaître un accroissement de son produit intérieur brut réel en 2025, avec des prévisions qui convergent autour de 4,2 % (FMI, Banque mondiale, AFD et Moody’s). Ces projections sont plus élevées que la croissance observée au cours des dernières années (3,6 % en 2023 et 3,8 % en 2024). Elles soulignent également une bonne performance du continent africain comparé à la croissance mondiale, projetée à 3,3 %.
De nombreux analystes estiment d’ailleurs que le continent pourrait devenir la région du monde connaissant la plus forte croissance d’ici 2027.
Des domaines stratégiques au service d’une souveraineté partagée
Dans un contexte marqué par la recherche de diversification et de sécurisation énergétique de l’Union européenne, engagée dans une sortie progressive de sa dépendance au gaz russe, l’Afrique présente des atouts significatifs. Des gisements sont notamment en développement au Mozambique, en Namibie ou encore en Mauritanie.
L’Union européenne semble avoir compris que l’Afrique constitue l’un des partenaires les plus évidents pour atteindre son objectif d’autonomie stratégique. En retour, les dirigeants africains mettent en avant l’intérêt d’une coopération avec une UE capable d’accompagner le continent dans une industrialisation axée sur la transformation locale des ressources naturelles en énergie. Comme le souligne Olivier Appert, « les investissements prévus dans les pays africains pour accompagner la transition énergétique sont particulièrement pertinents : il est préférable d’y orienter les financements, car le rapport coût-efficacité y est nettement supérieur à celui d’investissements réalisés ailleurs, notamment dans la décarbonation des économies européennes, déjà pour une large part décarbonées« .
Le 27 septembre 2025, la Commission européenne a annoncé un financement de 545 millions d’euros destiné à accélérer la transition énergétique sur le continent africain. Ces investissements sont dirigés vers plusieurs pays. Parmi les nations les plus soutenues, la Côte d’Ivoire, bénéficiaire de la moitié de cette enveloppe avec 360 millions d’euros d’aides, mais aussi le Cameroun (59,1 millions d’euros). L’annonce de ce financement entre dans le cadre de la campagne internationale « Scaling Up Renewables in Africa », menée avec l’appui de l’Agence internationale de l’énergie (AIE).
La Commission européenne considère la Côte d’Ivoire comme un partenaire central. Le pays se distingue par une forte croissance de la demande – évaluée à près de 8 % par an – tout en disposant d’une capacité de production plus importante que celle de nombreux pays voisins. Bruxelles souhaite ainsi faire du pays un exemple de son programme Global Gateway pour proposer une alternative aux investissements chinois et renforcer la présence de l’Union européenne dans les infrastructures africaines.
Ursula von der Leyen justifie cette décision par une volonté d’accélérer l’accès à une énergie propre pour des centaines de millions de personnes, tout en créant des emplois verts et en renforçant la résilience des chaînes d’approvisionnement mondiales. L’initiative fait également office de contribution européenne dans le cadre des objectifs fixés lors de la COP28, notamment le triplement des capacités renouvelables d’ici 2030.
Par ailleurs, les pays africains jouent un rôle de plus en plus prépondérant dans la production de minerais critiques. Une grande partie du cobalt, du platine, du tantale et du manganèse utilisés pour les technologies vertes et numériques à l’échelle mondiale sont extraits sur le continent. Selon le Fonds monétaire international, les minerais critiques pourraient faire progresser le PIB de l’Afrique subsaharienne de 12 % au cours des 25 prochaines années.
Les gisements de minerais critiques étant dispersés à travers le continent et le globe, certaines régions du monde sont fortement dépendantes d’autres pour leur approvisionnement. À ce titre, l’Union européenne a identifié 34 matières premières comme étant cruciales pour son économie. La plupart d’entre elles ne se trouvent qu’au-delà des frontières de l’UE.
Cette dépendance se traduit notamment par une concentration de la production dans quelques pays. D’après une analyse menée par la Deutsche Welle, près de 70 % de l’approvisionnement mondial en platine, un métal utilisé dans les piles à combustible et les outils numériques, tels que les disques durs d’ordinateurs, est produit en Afrique du Sud. La République démocratique du Congo produit à peu près la même part de cobalt, utilisé notamment dans les batteries des véhicules électriques et pour le stockage de l’énergie solaire.
Face à l’explosion de la demande mondiale, plusieurs pays africains comme le Gabon, le Nigeria ou le Zimbabwe, ont pris la décision d’interdire ou de limiter les exportations de leurs minerais stratégiques. L’objectif : tirer davantage de bénéfices de leurs ressources naturelles en forçant les compagnies étrangères à raffiner sur place. « Il faut prendre en compte le fait que l’Afrique est un continent en développement. Et donc, s’ils ont des ressources, les pays africains commenceront par les utiliser pour satisfaire leurs propres besoins« , pointe Olivier Appert.
Sur le chapitre de la numérisation enfin, de nombreux acteurs demandent aujourd’hui un accès aux technologies satellitaires et à l’installation de câbles sous-marins. Un obstacle majeur reste cependant à résoudre : le manque d’accès à l’électricité, qui touche une grande partie de la population africaine. En 2024, à peine un Africain sur deux disposait d’une alimentation électrique régulière. D’après le scénario « New Policies » de l’AIE, si aucune amélioration rapide n’est réalisée, plus de 40 % de la population africaine – appelée à doubler d’ici 2050 – n’aura toujours pas accès à l’électricité en 2040. La transformation numérique de l’Afrique, tout comme la généralisation de l’accès à l’électricité qui en est une condition indispensable, constitue une priorité supplémentaire pour les deux partenaires.
La relation entre l’Europe et l’Afrique dépasse aujourd’hui le seul cadre du développement pour devenir un pilier de la stratégie géopolitique européenne. Elle reste marquée par des enjeux complexes liés à la souveraineté, à la transformation économique locale et à la compétition internationale. Si le potentiel de coopération reste considérable, son efficacité dépendra de la capacité à dépasser les obstacles structurels et à garantir un équilibre politique réel entre partenaires. Pour l’Union, l’Afrique n’est pas qu’un voisin à soutenir, mais un acteur essentiel de son autonomie stratégique, de sa transition énergétique et de son influence mondiale.



