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Une dépendance longtemps sous-estimée. Les paiements par carte sont le principal moyen de paiement au sein de l’Union européenne. Dans la zone euro, ils représentaient plus de la moitié (57 %) du nombre de paiements scripturaux (incluant les virements, les prélèvements et les paiements en monnaie électronique à la différence des espèces) au second semestre de 2024, selon la Banque centrale européenne. À cette même période, le nombre de paiements par carte au sein de la zone euro a augmenté de 11,3 % par rapport au second semestre 2023, pour s’établir à 44,3 milliards.
Mais derrière chacun se cache un réseau bancaire et des acteurs spécifiques. Comme l’indiquent la plupart des cartes bancaires françaises avec le logo CB, depuis 1988 il est possible de réaliser des paiements en carte en passant par Cartes Bancaires en France. En Belgique, un système similaire nommé Bancontact existe.
Malgré ces dispositifs nationaux, les paiements européens restent largement dépendants des acteurs américains. Aujourd’hui, seuls neuf pays de l’Union européenne disposent d’une solution nationale type CB : la France, l’Allemagne, l’Italie, le Portugal, la Slovénie, la Bulgarie, le Danemark, la Belgique et Malte. Des solutions qui permettent à leurs résidents d’effectuer une partie de leurs achats par carte.
En revanche, impossible pour un Français d’utiliser CB pour payer en Belgique ou acheter un produit étranger en ligne. Il doit impérativement passer par un système international, souvent américain comme Visa (1958), Mastercard (1966) ou encore American Express (1958). La plupart des cartes bancaires adossent ainsi ce dernier au système national.
Quant aux autres pays européens qui ne disposent pas d’un système local, ils sont entièrement dépendants de ces entreprises, y compris pour les paiements nationaux. Ainsi, deux tiers des transactions par carte en zone euro étaient assurées par des systèmes internationaux au premier semestre 2024, selon la Banque centrale européenne.
Les paiements à l’étranger pourraient être bloqués
Or, depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche et ses prises de position hostiles aux Européens, le risque d’un blocage de ces moyens de paiement n’est plus à écarter. Pour faire pression sur l’Union européenne, le président américain peut décider, par simple décret, d’actionner ce levier en limitant, voire en interdisant, l’utilisation des systèmes type Mastercard ou Visa sur le Vieux continent.
Sans système national de remplacement, de nombreux Européens seraient en théorie dans l’impossibilité de procéder à des paiements par carte. Et dans quelques pays comme en France, ces derniers seraient limités aux achats sur le territoire et à certains biens et services en ligne.
« C’est un moyen pour Donald Trump d’essayer de faire pression sur la justice, sur la démocratie, sur l’État de droit« , dénonce Aurore Lalucq, députée européenne Place Publique. Même constat du côté de la Banque centrale européenne, qui alerte sur les risques de coercition économique dus à cette concentration d’infrastructures et de plateformes non européennes.
Au-delà des réseaux, la dépendance européenne s’étend aux portefeuilles mobiles et applications de paiement en ligne. Sur smartphone, Apple Pay et Google Pay se sont imposés comme des passages quasi obligés pour une partie des paiements du quotidien, tandis que PayPal reste très présent dans l’e-commerce. Enfin, plusieurs observateurs soulignent que la dépendance ne tient pas seulement aux réseaux comme Visa ou Mastercard, mais aussi au contrôle des écosystèmes mobiles (systèmes d’exploitation, accès aux fonctionnalités de paiement), ce qui renforce la domination des grandes plateformes.
« Le réveil a été brutal »
Si une telle dépendance existe aujourd’hui, c’est parce que « les Européens ont choisi la facilité pendant des années », avance Eric Lamarque, professeur de finance à l’IAE de Paris, interrogé par Toute l’Europe. « On n’avait pas de raison de se méfier des États-Unis« , donc pas de nécessité de créer un système de paiement européen, rappelle-t-il. Mais les revirements de Donald Trump ont changé la donne. « Le réveil a été brutal« , admet le professeur de l’école de management.
Donald Trump peut par simple décret empêcher les entreprises américaines de commercer avec l’Union européenne. Le scénario d’un blocage à l’échelle européenne apparaît toutefois extrême. « Cela mettrait en péril le modèle économique de Visa et Mastercard, fondé sur des commissions par transaction. Je ne vois pas [Donald] Trump faire ça quand même« , tempère Eric Lamarque.
Mais pour certains Européens, ce scénario est déjà devenu réalité. Juge français à la Cour pénale internationale (CPI), Nicolas Guillou a été placé sous sanctions américaines en août 2025. En cause, son implication dans le mandat d’arrêt international visant le Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou. Depuis, ses moyens de paiement adossés aux réseaux Visa, Mastercard et Western Union seraient devenus inutilisables. Tandis que ses comptes auprès de plusieurs entreprises américaines comme Airbnb, Amazon et Paypal ont été fermés.
Au-delà de ces pressions, confier nos paiements à des entreprises étrangères pose un problème de confidentialité. Celles-ci « accèdent à des informations qui leur permettent de décrypter le style de vie et les besoins des Européens« , estime Eric Lamarque. « Le fait que des entreprises étrangères disposent de ces données constitue une faiblesse pour l’Union européenne« , soutient-il. Plus largement, ce sont autant d’acteurs américains qui peuvent fixer leurs règles d’accès, capter une part de la relation client et concentrer des données de paiement.
Des initiatives européennes en développement
Pour pallier ces risques, plusieurs initiatives paneuropéennes sont en cours de développement. Lancé en 2024 par le consortium de banques européennes European Payments Initiative (EPI), le dispositif Wero permet les virements en euros entre particuliers en Allemagne, en France et en Belgique, et depuis peu les paiements en ligne. En 2027, les achats en magasin, les abonnements et d’autres services additionnels devraient également être disponibles. Wero compte aujourd’hui 47 millions d’utilisateurs potentiels par mois, soit moins d’un Européen sur 10. Il devrait prochainement être utilisé aux Pays-Bas, et progressivement étendu au reste de l’Europe.
De son côté, l’Union européenne souhaite développer sa propre solution : l’euro numérique. Soutenu par la Banque centrale européenne, le projet a pour but de permettre, dans l’ensemble de la zone euro, des transferts d’argent entre particuliers, ainsi que des paiements chez les commerçants et en ligne, pour un plafond qui pourrait se limiter à 3 000 euros. Si la législation est adoptée d’ici la fin de l’année, la mise en circulation de l’euro numérique pourrait intervenir en 2029. De quoi laisser le temps à Donald Trump de poursuivre ses menaces envers l’UE.







