Avec son « Made in Europe », la Commission européenne veut réserver davantage d’argent public aux entreprises qui produisent sur le continent. Objectif : soutenir l’industrie européenne face à la concurrence chinoise et aux dépendances stratégiques.
Le 4 mars 2026, en présentant son projet d’accélérateur industriel (IAA), le commissaire européen Stéphane Séjourné a proposé de privilégier les entreprises européennes dans la commande et les aides publiques. À travers le slogan « Made in Europe », la Commission veut recréer des débouchés industriels sur le continent et réduire des dépendances jugées stratégiques.
L’objectif est de porter la part de l’industrie manufacturière dans le PIB de l’UE à 20 % d’ici 2035, contre 14,3 % en 2024. Si l’Europe demeure l’un des marchés les plus ouverts au monde, elle fait face à une concurrence accrue des grandes puissances, notamment de la Chine, susceptible de fragiliser son tissu productif. Par ailleurs, les crises récentes (Covid-19, guerre en Ukraine) ont mis en évidence la dépendance du continent à des acteurs étrangers, parfois peu fiables, pour l’approvisionnement en biens essentiels tels que médicaments, métaux ou batteries.
Parmi les capitales européennes, Paris est la plus active sur ce dossier. Or si le gouvernement français a salué « l’introduction de la préférence européenne dans les secteurs industriels stratégiques », il considère que « le compte n’y est pas ». La France souhaite ainsi renforcer la proposition de la Commission, qui doit encore être amendée par le Parlement européen et le Conseil de l’Union européenne, dans le sens d’une préférence plus stricte.
De fait, l’IAA reste loin d’un « acheter européen » appliqué à tous les marchés publics. Et s’il assume désormais cette préférence européenne, il suit aussi une dynamique à l’œuvre depuis plusieurs années. C’est cette notion de préférence européenne que nous nous proposons d’explorer dans cet article.
En quoi consiste la « préférence européenne » dans l’accélérateur industriel ?
En l’état, l’IAA cherche non pas à fermer le marché européen, mais à empêcher que des fonds publics européens, nationaux ou locaux ne servent à doper les entreprises de pays tiers sans valoriser la base industrielle européenne.
Le projet fait passer la préférence européenne par trois canaux distincts. Le premier est celui des marchés publics : quand une administration ou un opérateur public achète certains produits ou finance certains travaux dans l’Union européenne, le texte introduit des exigences minimales de contenu « produit dans l’Union européenne ».
Le deuxième concerne d’autres formes d’intervention publique — subventions, enchères, incitations — qui devront elles aussi orienter l’argent public vers des produits respectant des critères d’origine.
Le troisième porte sur les grands investissements étrangers, que la Commission veut autoriser à condition qu’ils créent réellement de la valeur, des emplois et du savoir-faire sur le continent.
Enfin, le texte comporte aussi un volet de simplification administrative (guichet numérique unique, procédures d’autorisation plus rapides…) visant à rendre plus rapide l’implantation de projets industriels sur le sol européen. Mais celui-ci ne relève pas à proprement parler de la préférence européenne.
Quels sont les secteurs où doit s’appliquer cette préférence ?
L’IAA ne crée pas de préférence pour l’ensemble de l’industrie manufacturière européenne (environ 30 millions d’emplois) mais cible des « secteurs stratégiques ».
Le projet identifie trois grands blocs : les industries à forte intensité énergétique (acier, ciment, aluminium, chimie), l’automobile (véhicules électriques, hybrides rechargeables, véhicules professionnels et bus) et les technologies à zéro émission (batteries, éolien, solaire, pompes à chaleur, électrolyseurs, nucléaire).
Des secteurs qui représentent environ 15 % de la production manufacturière de l’UE mais qui, selon la Commission européenne, jouent un rôle « disproportionné » dans les chaînes de valeur en amont de la construction, de la mobilité, de l’énergie, de l’espace et même de la défense. D’un côté, ils sont exposés à une concurrence mondiale jugée déloyale, à des surcapacités subventionnées par les pays tiers ou à des coûts énergétiques très élevés. De l’autre, ils sont aussi considérés comme des maillons essentiels pour la décarbonation du continent.
Que signifie concrètement le « Made in Europe » dans les marchés publics et les aides publiques ?
Dans les aides et marchés publics, la préférence européenne prévue par l’IAA prend la forme de seuils et de conditions d’origine appliqués à certains produits ou composants.
Pour les matériaux utilisés dans la construction et les infrastructures, les contrats concernés devront intégrer d’ici 2029 au moins 25 % d’acier bas-carbone, au moins 25 % d’aluminium bas-carbone et d’origine de l’Union, et au moins 5 % de béton et mortier à la fois bas-carbone et d’origine de l’Union.
Dans l’automobile, la proposition vise les flottes professionnelles bas carbone, qu’il s’agisse de marchés publics ou d’aides publiques. Il s’agit plus précisément des véhicules électriques à batterie, hybrides rechargeables et à hydrogène achetés, loués ou pris en crédit-bail dans des procédures de marchés publics, ainsi que ceux utilisés pour des services publics attribués par marché. Pour être éligibles à certains dispositifs, ceux-ci devront être assemblés dans l’Union et respecter une série de conditions de contenu local.
Le texte prévoit notamment qu’au moins 70 % de la valeur des composants hors batterie soit d’origine européenne. La batterie de traction devra contenir au moins trois composants principaux d’origine UE, dont les cellules. Des exigences renforcées trois ans après l’entrée en vigueur du texte (cinq composants principaux de la batterie dont les cellules et au moins 50 % des composants de la chaîne de traction électrique et des systèmes électroniques principaux d’origine UE). À partir du 1er janvier 2029, au moins 25 % du volume d’acier utilisé dans les véhicules doit être à bas carbone, et 25 % de l’aluminium doit être à la fois bas carbone et d’origine Union.
Plus généralement, le texte impose aux États de concevoir leurs dispositifs d’aides publiques (nationaux, régionaux ou locaux) de façon à favoriser des produits bas carbone, d’origine UE, ou les deux.
Enfin, le projet prévoit quelques soupapes : l’idée n’est pas de rendre illégal tout soutien à un produit non européen, quelles qu’en soient les conséquences. Des dérogations existent lorsque l’offre adaptée n’existe pas, lorsqu’un seul opérateur peut répondre, en cas d’incompatibilité technique, ou lorsque l’exigence imposerait un surcoût disproportionné.
La « préférence européenne » est-elle limitée à l’Union ?
Non. Le texte assimile à l’origine européenne des contenus provenant de pays tiers liés étroitement à l’Union.
Pour les marchés publics, le projet précise que les contenus provenant de pays avec lesquels l’UE a conclu une zone de libre-échange, une union douanière, ou qui sont couverts par des engagements pertinents au titre de l’Accord sur les marchés publics de l’OMC (GPA), peuvent être équivalents à des produits d’origine UE.
Pour les aides publiques, le cercle est plus étroit : il faut en principe un accord de libre-échange ou une union douanière avec l’UE. Mais surtout, la Commission se réserve le droit d’exclure ensuite, par actes délégués, un pays tiers si celui-ci ne joue pas réellement le jeu de la réciprocité, s’il ne garantit pas le traitement national aux produits et entreprises de l’UE, ou si sa participation crée un risque de dépendance ou de menace pour la sécurité d’approvisionnement.
Les partenaires les plus évidents seraient des pays comme le Royaume-Uni, le Japon, le Canada, la Corée du Sud, la Nouvelle-Zélande ou Singapour. À ceux-ci s’ajoutent des États étroitement liés à l’Union européenne (tels que la Norvège, l’Islande, le Liechtenstein, la Suisse, la Turquie ou encore Saint-Marin).
Encadré : Le GPA est un « club » de l’OMC dans lequel les parties signataires ouvrent une partie de leurs marchés publics les unes aux autres selon des règles communes et des seuils précis. L’accord compte aujourd’hui 22 parties couvrant 49 membres de l’OMC (Royaume-Uni, Japon, Canada, Corée du Sud…), dont l’Union européenne comptée comme une seule partie pour les 27 États membres.
Les États-Unis et la Chine sont-ils éligibles au dispositif ?
La Chine est, en pratique, hors du périmètre. Les États-Unis, eux, n’y entrent que partiellement.
Pékin n’a ni accord de libre-échange ni union douanière avec l’UE, et n’est pas partie au GPA. Ses produits ne peuvent donc pas être assimilés à de l’origine UE dans les mécanismes prévus par l’IAA. La Chine est d’ailleurs la principale menace commerciale à laquelle le texte cherche à faire face. Si le texte était adopté en l’état, une collectivité ou un État membre ne pourrait donc plus, dans les secteurs visés, utiliser certains soutiens publics pour financer des produits chinois.
Les États-Unis, eux, occupent une position plus ambiguë. Ils sont bien partie au GPA, ce qui peut théoriquement les faire entrer dans certains cas pour les marchés publics, lorsque des obligations pertinentes existent dans ce cadre. En revanche, pour les aides publiques et autres interventions publiques, l’équivalence repose sur un accord de libre échange ou une union douanière, inexistants entre Washington et Bruxelles.
Les autres grandes puissances pratiquent-elles une préférence nationale ?
Oui, et c’est même l’un des arguments centraux des défenseurs du texte européen.
« Beaucoup de nos partenaires pratiquent la préférence nationale, nous attendons donc d’être intégrés dans leurs marchés, pour qu’ils puissent l’être dans les nôtres », a par exemple déclaréStéphane Séjourné lors de la présentation de l’accélérateur industriel.
Aux États-Unis, le Buy American Act reste un pilier de la commande fédérale. Pour les produits manufacturés, un « produit fini destiné au marché intérieur » doit être fabriqué aux États-Unis et dépasser un certain seuil de composants domestiques : 65 % pour les livraisons 2024-2028, puis 75 % à partir de 2029, sauf exceptions. Le « Build America, Buy America Act » ajoute, pour de nombreux projets d’infrastructure financés par le fédéral, l’obligation que le fer, l’acier, les produits manufacturés et les matériaux de construction soient produits aux États-Unis. L’Inflation Reduction Act y ajoute, lui, un levier fiscal : un crédit est accordé à des projets d’énergie ou de stockage construits avec certains pourcentages d’acier, de fer ou de produits manufacturés américains.
La Chine, de son côté, pratique depuis longtemps une préférence domestique en matière de marchés publics. La loi chinoise sur les achats publics pose le principe de l’achat de biens, travaux et services domestiques, sauf exceptions. En 2025, Pékin a en outre clarifié ses standards de « produits domestiques » pour la commande publique : selon les autorités chinoises, les nouvelles lignes directrices visent à mieux définir ce qui est « produit en Chine », tout en affirmant un traitement égal pour les entreprises à capitaux étrangers qui satisfont ces standards.
Que prévoit l’IAA sur les investissements directs étrangers ?
Sur les IDE, l’objectif n’est pas d’interdire les capitaux étrangers, mais de les obliger à contribuer davantage à l’économie européenne.
Le projet s’applique aux investissements directs étrangers de plus de 100 millions d’euros dans quatre secteurs émergents : batteries, véhicules électriques, solaire photovoltaïque, et matières premières critiques. Il ne s’active que lorsqu’un pays tiers contrôle plus de 40 % de la capacité manufacturière mondiale du secteur concerné.
Pour être approuvé, un IDE devra satisfaire au moins quatre conditions sur six, dont obligatoirement une majorité (50 %) de travailleurs issus de l’Union. Les autres conditions concernent la limitation de la participation étrangère à 49 %, un partenariat avec une entreprise européenne, le transfert de technologie, un minimum de R&D dans l’Union (1 % du chiffre d’affaires mondial) et un recours accru à des intrants européens (au moins 30 %).
Pour éviter les contournements, ces conditions pourront également être appliquées à des investissements réalisés par une filiale d’un investisseur étranger. En pratique, une entreprise ne pourra donc pas s’exonérer de l’IAA en changeant simplement de structure ou de pays d’implantation. Par exemple, une filiale chinoise installée en Turquie restera concernée si son investissement dans l’UE dépasse 100 millions d’euros dans un secteur où la Chine est très dominante, comme les véhicules électriques.
Pourquoi prendre de telles mesures aujourd’hui ?
Parce que l’UE estime que certaines dépendances sont devenues des vulnérabilités stratégiques.
La pandémie de Covid-19 a mis à nu des fragilités dans la production de biens essentiels, la crise énergétique a révélé la dépendance européenne au gaz russe, et l’accélération de la rivalité sino-américaine a rendu plus évident le coût d’une désindustrialisation progressive. Dans son exposé des motifs, la Commission parle explicitement « d’utilisation des dépendances à des fins malveillantes » et de menace pour la résilience, la compétitivité, la sécurité économique et l’autonomie stratégique de l’Union. Le texte insiste par exemple sur les fragilités européennes dans les batteries et le solaire, sur la pression des importations chinoises dans l’éolien, et sur les difficultés de l’automobile européenne, où plus de 100 000 suppressions de postes ont été annoncées en 2024-2025.
Le constat n’est pas seulement géopolitique, il est aussi économique. La part de l’industrie manufacturière dans le PIB de l’UE a reculé de 17,4 % en 2000 à 14,3 % aujourd’hui, alors que le secteur reste décisif pour l’innovation, l’emploi et la transition climatique. Dans le même temps, la Commission met en avant la concentration mondiale de certaines productions (plus de 80 % de certaines capacités dans les batteries ou le solaire étant localisées en Chine) et la difficulté croissante de l’Europe à garder un pied dans des segments industriels qui conditionnent pourtant sa propre décarbonation.
Les chiffres sur le contrôle étranger nourrissent aussi cette préoccupation. En 2023, selon Eurostat, les entreprises sous contrôle étranger ne représentaient qu’environ 1 % des entreprises de marché de l’UE tout en générant 24 % de la valeur ajoutée. L’office statistique européen montre aussi que 27 % des groupes multinationaux opérant dans l’UE et l’AELE étaient contrôlés depuis des pays tiers. Si la présence étrangère ne représente pas en soi une menace, elle souligne en revanche à quel point une faible minorité d’acteurs peut peser lourd dans des chaînes de valeur sensibles.
Comment l’idée de préférence européenne est-elle née ?
La préférence européenne résulte d’un glissement progressif de la doctrine européenne depuis le début des années 2020.
Première étape clé, le Plan industriel du Pacte vert de 2023 visait à renforcer la base industrielle européenne face à la concurrence américaine et chinoise, en réponse notamment à l’Inflation Reduction Act de Joe Biden. Issue de cette séquence, la loi sur l’industrie zéro émission (NZIA) fixe un objectif de 40 % des besoins européens en technologies net-zéro produits dans l’UE d’ici 2030. Elle introduit des critères de « résilience » dans les marchés publics et certaines enchères pour diversifier les approvisionnements, notamment en cas de dépendance supérieure à 50 % à un pays tiers. Sans instaurer de préférence européenne explicite, le dispositif tend néanmoins à favoriser les productions européennes.
Les rapports des anciens chefs du gouvernement italiens Enrico Letta et Mario Draghi de 2024 ont ensuite donné une armature intellectuelle plus explicite à cette évolution. Le rapport Letta plaide pour un marché public « plus européen et plus stratégique », critique la domination de « l’offre la plus basse » et insiste sur la nécessité de créer de la « valeur ajoutée européenne » par la commande publique. Le rapport Draghi, recommande quant à lui des exigences de contenu local pour certains produits et composants dans les marchés publics et les enchères, tout en mentionnant des préférences européennes explicites sur la défense et l’espace.
La Commission a ensuite acté politiquement cette orientation. La Boussole de compétitivité de janvier 2025 annonce explicitement une révision des règles de marchés publics pour permettre l’introduction d’une préférence européenne dans les secteurs et technologies critiques. Le Pacte pour une industrie propre de février 2025 annonce, de son côté, le futur accélérateur industriel appelé à concrétiser ce mouvement.
La préférence européenne s’est développée parallèlement au renforcement des instruments de défense commerciale et des conditions de réciprocité chez les partenaires de l’UE. Un exemple l’illustre : l’instrument international de passation des marchés (IPI). En juin 2025, la Commission a utilisé pour la première fois cet outil contre la Chine, accusée de fermer son marché des dispositifs médicaux. Les entreprises chinoises ont alors été exclues des appels d’offres européens supérieurs à 5 millions d’euros, et la part des dispositifs d’origine chinoise dans les contrats concernés a été plafonnée à 50 %.
L’origine du « Made in »
Associé à l’idée de préférence européenne, le slogan « Made in Europe » ne doit pas être confondu avec le « made in » historique. Issu du Merchandise Marks Act britannique de 1887, ce dernier servait initialement à indiquer l’origine étrangère d’un produit (en l’occurrence allemande), à la fois pour éviter les tromperies et protéger l’industrie locale.
Aujourd’hui, la mention « made in EU » peut être trouvée sur des produits manufacturés : il ne s’agit pas d’une catégorie de produits réservée, mais d’une mention d’origine volontaire. Sur des produits alimentaires, on pourra plutôt lire « Origine UE« , l’indication du lieu de provenance étant obligatoire dans certains cas pour ne pas induire le consommateur en erreur.
La préférence européenne remet-elle en cause le libre-échange inhérent à l’UE ?
Non. Si elle introduit bien un virage, l’UE ne bascule pas pour autant dans un véritable protectionnisme. Depuis sa création, la construction européenne s’est définie par l’ouverture commerciale, la concurrence et la libre circulation. Et les mesures ciblées, encadrées et conditionnelles de l’IAA sont loin de remettre en cause ces principes.
D’autre part, l’ouverture européenne s’est toujours accompagnée de clauses sectorielles, d’exceptions de sécurité, d’instruments de défense commerciale et de marges dans la commande publique.
Reste que la préférence européenne est aujourd’hui plus assumée et ne se limite plus à la transition énergétique. En témoigne un petit changement sémantique : alors que la Commission annonçait en 2025 une « Loi sur l’accélérateur de décarbonisation industrielle » celle-ci est devenue l’année suivante une « Loi sur l’accélération industrielle », plus générale.
Quels sont les compromis qui ont façonné le texte ?
Plusieurs États, au premier rang desquels la France, poussaient depuis longtemps pour une préférence européenne plus explicite. D’autres, comme la Suède ou la République tchèque, se sont opposés à des règles trop strictes, jugées susceptibles d’augmenter les prix, de décourager l’investissement et de nuire à la compétitivité.
Ces tensions ont laissé des traces visibles dans le calendrier et dans la rédaction. La présentation du texte, d’abord attendue en décembre 2025, a été repoussée à fin février puis à début mars en raison de désaccords sur le périmètre géographique des pays pouvant être considérés comme partenaires admissibles. C’est aussi ce qui explique l’équilibre final : un texte plus ouvert que ne l’auraient souhaité les partisans d’un « Buy EU » strict, mais plus directif que ce que préféraient les pays les plus attachés à l’ouverture commerciale. Un « Made with Europe » plutôt qu’un pur « Made in Europe », qui privilégie l’européen dans certains secteurs et selon des critères précis.
Les compromis sont aussi sectoriels. Sur l’acier par exemple, la Commission a retenu des critères bas-carbone mais pas une préférence d’origine UE aussi explicite que pour d’autres produits. Dans les technologies zéro émission, elle s’appuie en partie sur l’architecture du NZIA. Et dans tous les cas, elle ménage des dérogations quand le coût devient excessif ou que l’offre n’existe pas.
La rédaction finale du texte n’a ainsi pas satisfait Paris : si « l’introduction de la préférence européenne dans les secteurs industriels stratégiques est une rupture majeure », elle « n’est qu’un premier pas car le compte n’y est pas », ont réagi ensemble les ministres français de l’Industrie et de l’Economie, Sébastien Martin et Roland Lescure.
Pourquoi la Commission n’est-elle pas allée plus loin ?
Outre le nécessaire compromis entre États membres, une préférence trop rigide peut aussi être contre-productive et fragmenter le marché intérieur. Plusieurs économistes et centres de recherche soulignent qu’un « Made in Europe » trop strict pourrait accroître les coûts pour des secteurs exportateurs très intégrés dans des chaînes de valeur mondiales. L’institut Bruegel avertit ainsi que des exigences de contenu local mal calibrées peuvent ralentir la transformation industrielle et, au bout du compte, la transition énergétique elle-même. Le think tank rappelle par exemple qu’une grande partie des capacités européennes de fabrication de cellules de batteries a été construite avec l’appui d’entreprises coréennes.
Il existe aussi une contrainte juridique et diplomatique. L’Union a pris des engagements internationaux d’accès non discriminatoire à la commande publique, notamment via le GPA et certains accords de libre-échange. Un basculement trop brutal vers des obligations de contenu local généralisées exposerait l’UE à des contestations par des partenaires proches, et fragiliserait sa crédibilité au moment même où elle reproche à d’autres puissances leur nationalisme économique. C’est précisément pour cela que le texte ménage des équivalences pour certains partenaires et des clauses de réciprocité plutôt qu’une fermeture nette.
Enfin, plusieurs pays craignent une course aux subventions. En février 2024, huit États membres (République tchèque, Estonie, Finlande, Irlande, Lettonie, Pologne, Portugal, Suède) et l’Islande ont écrit à la Commission pour l’avertir qu’un assouplissement trop large des aides ou une préférence mal calibrée pourrait surtout profiter aux États les plus riches et les plus industrialisés. Le rapport Draghi lui-même insiste sur ce risque de fragmentation financière : dans une Union où l’espace budgétaire reste très inégal, une politique industrielle mal conçue peut vite devenir, non pas une préférence européenne, mais une préférence au bénéfice des États les plus solvables.
La préférence européenne existe-t-elle déjà dans la défense ?
Oui, et même sous une forme souvent plus dure que dans l’industrie civile. L’article 346 du traité sur le Fonctionnement de l’UE permet déjà aux États membres de déroger aux règles ordinaires du marché intérieur pour protéger leurs intérêts essentiels de sécurité en matière d’armes, de munitions et de matériels de guerre. Historiquement, cette base juridique a surtout servi à préserver des préférences nationales, et non européennes, dans les achats de défense.
Mais depuis quelques années, cette logique s’est partiellement européanisée. Créé en 2021, le Fonds européen de défense réserve l’essentiel de son soutien à des entités établies dans l’Union ou dans un pays associé et, en principe, non contrôlées par un pays tiers non associé, sauf garanties strictes. Des instruments plus récents, comme EDIRPA ou ASAP, ont poursuivi ce mouvement en privilégiant les structures établies dans l’Union ou un pays associé pour les achats communs de défense et la production de munitions.
Adopté en 2025, le programme SAFE pousse cette logique encore plus loin. Doté de 150 milliards d’euros de prêts, il finance des achats communs de défense pour renforcer la base industrielle européenne. Pour les produits les plus simples, au moins 65 % du coût doit provenir de l’UE, de l’EEE-AELE ou de l’Ukraine. Les entreprises doivent en principe être établies dans cet espace et ne pas être contrôlées par des pays tiers, sauf contrôle et garanties spécifiques.
Et dans l’attribution des fonds européens ?
Oui, mais sous une forme différente : beaucoup de fonds européens sont déjà, par construction, orientés vers des bénéficiaires ou des territoires européens. Il faut donc distinguer la préférence européenne de l’IAA — qui porte sur les marchés publics et les aides publiques nationales ou locales — de la logique propre aux programmes budgétaires de l’Union. Dans de nombreux cas, les bénéficiaires doivent déjà être établis dans l’UE, dans l’EEE ou dans des pays associés. La « préférence » y existe moins par des quotas de contenu local que par le périmètre même des bénéficiaires éligibles.
C’est particulièrement vrai pour la politique de cohésion, tournée par définition vers les régions et États membres de l’Union. À l’inverse, des programmes comme Horizon Europe ou Erasmus+ sont plus ouverts aux pays associés et, selon les actions, à certains pays tiers. Dans ces programmes, l’ouverture est plus large, mais elle peut être restreinte dans des domaines stratégiques pour protéger l’autonomie ou la sécurité de l’Union.
Pour résumer :
La préférence européenne version accélérateur industriel (IAA) désigne moins un « Made in Europe » pur qu’un « Made with Europe », ciblé, conditionnel et stratégique.
Le texte ne ferme pas le marché unique. Il ne supprime pas les engagements commerciaux de l’UE. Il ne crée pas non plus une obligation générale d’acheter européen. En revanche, il change la hiérarchie des priorités : dans certains secteurs jugés vitaux, et lorsque l’argent public est mobilisé, la provenance du produit, le lieu de l’assemblage, la structure de la chaîne de valeur et l’ancrage industriel en Europe deviennent des variables.
C’est en cela que l’IAA marque une étape. La Commission ne dit pas que l’Europe doit se fermer, mais qu’elle ne peut plus être indifférente à l’origine de ce qu’elle finance. Si ce n’est pas un virage à 180 degrés vers le protectionnisme, il s’agit en revanche de l’abandon d’une forme de neutralité ancienne, qui considérait que l’ouverture suffisait, à elle seule, à produire de la prospérité économique.







