Un trésor menacé. « L’eau est une ressource essentielle non seulement pour la santé publique, l’environnement et ses écosystèmes, mais aussi pour la production d’énergie, l’agriculture et la sécurité alimentaire« , écrit le Parlement européen.
Comme ailleurs dans le monde, des défis complexes liés à l’eau touchent des millions d’Européens. Pénuries, pollution, inondations et sécheresses ne concernent plus seulement des régions isolées, mais désormais l’ensemble du continent.
Si bien qu’en 2022, jusqu’à 34 % de la population de l’UE et 40 % de son territoire ont été confrontés à une pénurie saisonnière d’eau, indique l’Agence européenne pour l’environnement dans un rapport publié le 17 janvier 2025. En Europe du sud, cela touche jusqu’à 70 % de la population l’été. L’agriculture, l’approvisionnement public en eau et le tourisme exercent une pression considérable sur les ressources en eau douce de cette région.
Surtout, le changement climatique devrait « intensifier les fluctuations saisonnières de la disponibilité de l’eau douce en Europe« , indique le rapport, qui prévient que « la fréquence, l’intensité et l’impact des épisodes de sécheresse devraient également augmenter« . Compte tenu de ces facteurs et de l’aggravation de la tendance depuis 2010, « il semble peu probable que la pénurie d’eau diminue d’ici à 2030« , alertent également ses auteurs.
La pénurie d’eau dans l’Union européenne
Indice d’exploitation de l’eau (WEI +) dans les pays membres, en 2022
Comment l’Union européenne agit-elle sur le sujet ?
La politique européenne de l’eau, à l’exception de celle dédiée au milieu marin, s’appuie principalement sur un cadre juridique spécifique pour protéger et gérer l’eau douce : la directive-cadre sur l’eau, adoptée le 23 octobre 2000. Le texte précise dès les premières lignes que « l’eau n’est pas un bien marchand comme les autres mais un patrimoine qu’il faut protéger, défendre et traiter comme tel« .
Cette directive est complétée par des textes spécifiques sur la qualité de l’eau potable, la protection contre les nitrates, la gestion des risques d’inondation ou encore la protection des eaux souterraines. Des législations régulièrement actualisées pour répondre aux enjeux de santé publique, de protection de l’environnement et de gestion durable de la ressource en eau.
En mai 2025, le Parlement européen a proposé des mesures ambitieuses pour répondre à ces défis, dans un rapport relatif à la nouvelle stratégie européenne de résilience dans le domaine de l’eau. Dans leurs recommandations, adoptées à 470 voix pour (81 contre et 92 abstentions), les eurodéputés appellent à une stratégie ambitieuse afin que l’UE « gère plus efficacement ses ressources en eau et réponde mieux aux défis actuels » dans ce domaine.
Le Parlement européen demande de trouver des solutions aux pénuries, à la pollution et aux risques accrus de sécheresse et d’inondation. Des objectifs sectoriels sont également listés pour limiter les prélèvements d’eau, en améliorer l’usage et réduire la pollution causée par les pesticides, les antibiotiques, les microplastiques et les polluants éternels (PFAS), tout comme des mesures spécifiques pour les régions particulièrement exposées, comme le bassin méditerranéen ou les territoires d’outre-mer.
Les députés recommandent des investissements ciblés pour moderniser les infrastructures, développer des réponses durables (naturelles et technologiques), et intégrer l’adaptation au climat dans les politiques liées à l’eau et à l’aménagement du territoire. Les innovations numériques, comme l’intelligence artificielle ou les systèmes d’alerte en temps réel, sont jugées essentielles pour une gestion plus réactive et transparente de l’eau, ainsi que pour la sécurité des infrastructures.
La stratégie a été dévoilée par la Commission européenne le 4 juin 2025 . Présentée par la vice-présidente exécutive en charge d’une transition propre, juste et compétitive, Teresa Ribera, et la commissaire à l’Environnement et à la Résilience de l’eau, Jessika Roswall, cette stratégie vise à répondre à la crise de l’eau en suivant des objectifs clairs.
Pour garantir un avenir durable à ce secteur essentiel, une approche globale a été proposée, reposant sur trois grands axes : sortir du cycle de mauvaise gestion de l’eau, bâtir une économie de l’eau intelligente, et assurer un accès équitable à une eau propre et abordable pour tous les citoyens.
Pour concrétiser ces objectifs, plusieurs mesures ambitieuses seront mises en œuvre. En premier lieu, l’UE souhaite encourager une utilisation plus rationnelle de l’eau. Elle se fixe ainsi pour objectif une amélioration d’au moins 10 % de l’efficacité de son usage d’ici 2030. Cela passe par une meilleure gestion des ressources, une sensibilisation accrue et une modernisation des pratiques.
Deuxièmement, la rénovation des infrastructures est une priorité urgente. En moyenne, « 30 % de l’eau potable est aujourd’hui perdue à cause de fuites dans les canalisations« , déplore Jessika Roswall. La situation est très disparate selon les États membres, qui peuvent perdre de 8 % à 57 % de la ressource, d’après la Commission. Pour remédier à ce gaspillage et combler le déficit d’investissement dans le secteur, la Banque européenne d’investissement mobilisera 15 milliards d’euros au cours des trois prochaines années, afin de soutenir les projets d’amélioration des réseaux hydrauliques à travers l’Europe.
Par ailleurs, l’innovation et la transition numérique seront au cœur de cette stratégie. L’UE souhaite renforcer le développement de solutions technologiques et numériques pour améliorer la gestion de l’eau. Forte d’un tissu d’entreprises spécialisées dans ce domaine, l’Europe entend valoriser ce potentiel et favoriser l’émergence de nouvelles capacités d’innovation.
Enfin, la réussite de cette politique passe aussi par une mise en œuvre rigoureuse des politiques de l’eau. L’Union accompagnera notamment les États membres dans l’identification des risques liés à l’eau et les aidera à mieux intégrer ces enjeux dans leurs politiques nationales.
La qualité des eaux dans un état « critique »
La situation n’a pas évolué depuis 2015, date d’un précédent rapport d’étape de l’Agence européenne pour l’environnement (AEE). Dans une nouvelle étude publiée le 15 octobre 2024, celle-ci dresse un constat alarmant. « Nos eaux sont confrontées à une série de défis sans précédent qui menacent [sa sécurité] en Europe », y affirme sa directrice, Leena Ylä-Mononen.
La directive-cadre sur l’eau, qui date de 2000, prévoyait notamment que 100 % des masses d’eau devaient atteindre un bon état, à la fois écologique et chimique, en 2015. Or selon l’agence européenne, qui a analysé 120 000 masses d’eau de surface (rivières, lacs, eaux côtières…) et 3,8 millions de km2 de masse d’eau souterraine dans 19 pays de l’UE et en Norvège, l’engagement n’a pas été tenu par les États membres. L’échéance a donc été reportée à 2027.
En dépit de ce délai supplémentaire, l’état des eaux de surface en Europe reste préoccupant. Selon le rapport, seuls 37 % d’entre elles présentent une bonne ou très bonne santé écologique – caractérisée notamment par une biodiversité aquatique suffisante, le respect de la morphologie des cours d’eau, une température adéquate et un débit stable. Par ailleurs, à peine 29 % affichent un bon état chimique, avec une faible présence de polluants. Quant aux nappes d’eau souterraines, la situation montre une légère amélioration, bien que celle-ci reste insatisfaisante : 77 % affichent un bon état chimique et 91 % seraient considérées en « bon état quantitatif », leur permettant d’atteindre un équilibre de long terme. Toutefois, des problèmes persistent, notamment liés à la « pollution par les pesticides et les nutriments« , souligne l’AEE.
Ces résultats ont été confirmés par la Commission européenne en février 2025. Appelant à la nécessité de déployer « des efforts considérables« , l’exécutif européen a formulé des recommandations clés aux Vingt-Sept pour améliorer leur gestion de cette ressource précieuse. Parmi elles, une meilleure application des règles sur la qualité de l’eau, en particulier contre la pollution agricole et les rejets d’eaux usées, tout en assurant un financement adéquat. La Commission appelle aussi à renforcer les actions face à la pollution chimique et à encourager la réutilisation de l’eau.
Dans plusieurs pays européens, la question de la quantité d’eau disponible en profondeur vient aussi se mêler aux problèmes de qualité. En France métropolitaine par exemple, au moins 10,6 % des aquifères, ces sols et roches qui abritent les nappes phréatiques, sont jugés en « mauvais état » quantitatif, en raison de prélèvements supérieurs à la ressource disponible. Pourtant, ces réserves assurent l’essentiel de l’approvisionnement en eau potable du pays.
De nombreux leviers
La gestion de l’eau en Europe demande des efforts coordonnés. « De nombreuses rivières et lacs d’Europe sont partagés par plusieurs pays, ce qui rend la gestion transfrontalière de l’eau essentielle« , souligne le Parlement européen. L’institution considère qu’il revient à la Commission de garantir la solidarité régionale et transnationale par des politiques de l’eau conjointes et en facilitant la coopération entre les pays de l’UE.
Pour garantir un suivi efficace de la qualité de l’eau et de sa consommation, il convient d’investir dans des infrastructures hydrauliques modernes et des systèmes de surveillance intelligents. Dans ce sens, les députés européens proposent de créer, à partir de 2028, un fonds spécifique dans le prochain budget à long terme de l’Union européenne. Celui-ci serait entièrement dédié à renforcer la résilience face au stress hydrique, en priorité dans les régions les plus exposées aux pénuries d’eau.
La question de la modernisation revient régulièrement sur la table, alors que certains pays européens gaspillent d’importantes quantités d’eau en raison d’infrastructures vétustes. En 2020 en France, les pertes sur les réseau de distribution d’eau potable dues à des fuites représentaient près de 20 % des volumes, selon l’Observatoire Eau France. Une situation encore valable trois ans plus tard. Autrement dit, 1 litre d’eau potable sur 5 qui entre dans les canalisations retourne à la nature. Cela représente 937 millions de m3 par an, l’équivalent de la consommation annuelle de 18 millions d’habitants. Ce rendement moyen de 80 % fait cependant de la France un des bons élèves de l’Europe, selon le président de la Fédération professionnelle des entreprises de l’eau (FP2E). « En comparaison, l’Italie affiche à peine plus de 60 %, tandis que la Belgique atteint seulement 73 %« , souligne-t-il.
Lors d’un déplacement dans les Hautes-Alpes le 30 mars 2023, Emmanuel Macron a présenté une stratégie à long terme visant à planifier la gestion de l’eau jusqu’en 2030. Pour « accompagner les territoires les plus vulnérables« , l’État a ainsi débloqué en urgence 180 millions d’euros, une enveloppe renouvelée chaque année. 35 millions d’euros sont par ailleurs consacrés aux territoires d’Outre-mer.
Les enjeux sont multiples. Outre la lutte contre les fuites, les questions de la réutilisation des eaux usées, de la transformation de l’agriculture – avec des installations adaptées au changement climatique – ou encore de l’évolution de la tarification de l’eau se posent avec acuité. Jessika Roswall elle-même concède que cette dernière question n’est pas simple, insistant sur le fait que tous les Européens partagent « la nécessité d’un accès à l’eau à un prix abordable« .
Pour soutenir la transition vers une gestion plus pragmatique et responsable de la ressource en eau, Bruxelles table sur un mix entre financements publics et privés. L’objectif : soutenir « les avancées technologiques visant à dépolluer les PFAS et d’autres produits chimiques« , avance la Commission. Pour le Parlement européen, « les défis modernes appellent des solutions modernes« . Dans ce cadre, « les technologies émergentes peuvent aider à transformer la gestion de l’eau » et à rendre son utilisation plus durable.



