De Shein à Temu en passant par AliExpress, l’Europe fait face à un afflux massif d’articles « low cost » achetés sur des plateformes d’e-commerce. Entre produits illégaux, risques pour la sécurité et concurrence déloyale, l’Union européenne promet de serrer la vis. Mais a-t-elle les moyens d’agir ?
Le 19 mars, la cour d’appel de Paris a rejeté la demande de l’État français visant à suspendre l’accès des vendeurs tiers à la marketplace du site Shein, où sont vendus les produits des partenaires du géant asiatique. Estimant que « le dommage qui avait justifié l’action de l’État n’existait plus », les juges ont en outre estimé que le risque de mise en vente de produits illégaux sur la plateforme ne présentait pas un caractère systémique. En novembre 2025, la découverte de poupées pédopornographiques et d’armes de catégorie A en vente libre avait suscité une vive polémique, avant que l’entreprise ne retire rapidement ces articles de son catalogue.
Sécurité des produits, concurrence déloyale, informations mensongères… Shein n’en est pas à sa première polémique. Présent sur le marché européen depuis une dizaine d’années, le site d’e-commerce fait régulièrement l’objet de critiques. Équipements électroniques, jouets, bijoux… nombre d’articles vendus en ligne ne respecteraient pas les normes européennes, certains présentant même un risque réel pour les consommateurs.
Au-delà de ces manquements, l’entreprise est accusée d’inonder l’Europe de vêtements et d’objets à très bas prix. La plateforme mettrait en ligne en moyenne plus de 7 000 nouvelles références par jour, selon l’AFP. Un modèle qui séduit massivement : Shein compterait à elle seule plus de 20 millions de clients en France. Mais son succès semble occulter, pour beaucoup d’usagers, ses pratiques sociales, environnementales et commerciales controversées.
Des méthodes dans le viseur de Bruxelles
En mai, la Commission européenne notifiait à Shein une série de pratiques jugées illégales au regard des règles de protection des consommateurs. Parmi elles, de fausses réductions, des informations trompeuses sur la durabilité des produits, des ventes sous pression ou encore des coordonnées de contact dissimulées… autant de méthodes incitant à la surconsommation, au mépris du droit européen. Les industriels européens du textile sont même allés plus loin, dénonçant des fraudes à la TVA et de multiples atteintes à la propriété intellectuelle.
Shein n’est toutefois pas un cas isolé. Temu, AliExpress, Wish, eBay ou Joom ont eux aussi été signalés à la justice par le gouvernement français pour la vente de produits illégaux. Et le phénomène ne cesse de croître : 4,6 milliards de petits colis sont arrivés dans l’Union européenne en 2024 – soit 12 millions par jour, dont la grande majorité depuis la Chine, selon la Commission européenne. Une cadence impossible à suivre pour les douanes. En août, Bruxelles a constaté que les envois potentiellement dangereux augmentaient bien plus vite que les contrôles.
Pour endiguer ce flot, l’UE agit sur le levier douanier. En novembre 2025, les Vingt-Sept se sont accordés pour mettre fin à l’exemption de droits de douane pour les colis de moins de 150 euros, sans attendre la réforme douanière prévue pour 2028. Ils ont ainsi approuvé, un mois plus tard, un droit de douane forfaitaire (et temporaire) de 3 euros sur ces petits colis, qui s’appliquera dès le 1er juillet 2026.
À ces droits doivent s’ajouter des frais de gestion, destinés à compenser la hausse de la charge administrative. La Commission prévoit un dispositif harmonisé au plus tard fin 2026. Mais en attendant, plusieurs États ont pris les devants : après la Roumanie (25 lei, soit environ 5 €) et l’Italie (2 €) le 1er janvier 2026, la France applique provisoirement sa propre « taxe sur les petits colis » depuis le 1er mars, d’une valeur de 2 € par catégorie d’article.
Le DSA, principal outil de régulation
Autre outil mis à profit par Bruxelles : le règlement sur les services numériques (DSA). Depuis le 17 février 2024, les plateformes d’e-commerce doivent respecter ses règles pour garantir notamment la sécurité des utilisateurs, la lisibilité des interfaces et la traçabilité des vendeurs. Elles sont également tenues de retirer rapidement les contenus illicites signalés par les internautes ou les autorités.
Les très grandes plateformes (dont Shein, consultée chaque mois par plus de 145 millions d’Européens) sont soumises à des obligations renforcées, comme la mise en place de mesures pour réduire les risques systémiques. Ce qui inclut l’amélioration des algorithmes afin de bloquer la promotion de produits interdits. En cas de non-respect, les sanctions peuvent atteindre 6 % du chiffre d’affaires mondial, voire entraîner la fermeture de la plateforme en cas de récidive.
Des instruments peu utilisés
Ces sanctions restent toutefois théoriques. Avant toute procédure formelle, plusieurs étapes sont nécessaires. Juin 2024, février 2025, novembre 2025… à trois reprises, la Commission européenne a demandé à Shein des informations sur sa conformité au DSA : traçabilité des vendeurs, transparence des systèmes de recommandation, mesures prises pour empêcher la circulation de produits illicites…
Jusque-là, Bruxelles précisait régulièrement qu’elle déciderait des suites « sur la base de l’évaluation des réponses ». Mais le 17 février 2026, elle est passée à l’étape supérieure en lançant une enquête officielle sur les pratiques de la plateforme. Sont visés « sa conception addictive, le manque de transparence des systèmes de recommandation, ainsi que la vente de produits illégaux, y compris de matériel pédopornographique ». La Commission va notamment tenter de déterminer si Shein a mis en place des systèmes pour limiter la vente de produits interdits.
La tension monte
Le géant chinois rejoint ainsi ses concurrents AliExpress et Temu, visés par des enquêtes depuis 2024, contrairement aux américains Amazon et Google Shopping, ou à l’Allemand Zalando. De quoi rassurer le Parlement européen et les États membres ? En septembre 2024, six pays dont la France et l’Allemagne demandaient à Bruxelles de prendre « toutes les mesures nécessaires » pour faire respecter le DSA auprès des très grandes plateformes.
Un an plus tard, le ton montait d’un cran. Le 6 novembre 2025, le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, appelait ouvertement la Commission à « sévir » et à sanctionner une plateforme « de toute évidence en infraction avec les règles européennes ». Tandis que le 8 décembre, huit États européens menés par la France enjoignaient l’UE à se « renforcer » pour faire face à la concurrence déloyale des sites d’e-commerce issus de pays tiers.
Quant aux députés européens, ils ont invité le 26 novembre à ce qu’il soit « plus simple et plus rapide » de recourir à « la suspension temporaire de l’activité des places de marché en ligne en cas de violations systémiques, graves ou répétées du droit de l’Union, comme dans l’affaire Shein en France« . De son côté, la Commission européenne assure prendre le dossier « très au sérieux ». Reste à prouver que ses leviers suffiront à contenir les dérives liées à l’activité des plateformes d’e-commerce.







