Les peintres flamands qualifieraient l’ouvrage politique laissé par Olaf Scholz de clair-obscur. Les Allemands, connus pour leur pragmatisme, l’associeraient plutôt à une entreprise mitigée. En poste depuis décembre 2021, après seize ans de règne d’Angela Merkel (CDU), le chef de file du Parti social-démocrate allemand (SPD) briguait un second mandat de chancelier aux élections anticipées du 23 février. Il a échoué arrivant en troisième position derrière la CDU/CSU de Friedrich Merz (28,52%) et l’AFD (20,8%).
« Travaillez pour le bien de notre pays, c’est mon vœu, et je vous souhaite bonne chance », déclarait au soir de son investiture la chancelière sortante Angela Merkel à l’adresse de son successeur social-démocrate. Après plusieurs semaines de négociations, “Scholzomat” (“l’automate”), qualifié ainsi pour son style austère, pouvait alors se féliciter d’avoir été élu par 395 sur 736 députés du Bundestag. Le nouveau chancelier était soutenu par le SPD, les Verts et les Libéraux (FDP) sous la coalition dite du « feu tricolore », une alliance inédite des trois partis en Allemagne.
Cet accord, visant à conjuguer justice sociale et transition écologique sans alourdir la dette, aura tenu de longs mois, avant de voler en éclats le 6 novembre 2024, avec le limogeage du ministre des Finances libéral Christian Lindner (FDP), les députés libéraux se retirant alors de la coalition.
Entre des mesures sociales audacieuses, une économie en berne et l’épineuse gestion du conflit en Ukraine, retour sur trois ans de mandat sous haute tension.
Une longue carrière en politique
Originaire du Land de Basse-Saxe, au nord-ouest du pays, Olaf Scholz est un homme politique expérimenté. Aujourd’hui âgé de 66 ans, cet ancien avocat fait son entrée au Parti social-démocrate (SPD) en 1975. Il est élu pour la première fois député en 1998.
Membre de l’aile droite de son parti et proche de l’ancien chancelier Gerhard Schröder, il défend la libéralisation du marché du travail au début des années 2000. Olaf Scholz devient ministre du Travail et des Affaires sociales de 2007 à 2009 dans un gouvernement dirigé par Angela Merkel. Il développe alors le chômage partiel pour les salariés et met en place un salaire minimum par branches professionnelles.
Maire de Hambourg de 2011 à 2018, il est ensuite nommé vice-chancelier et ministre des Finances au sein du nouveau gouvernement de coalition entre conservateurs et sociaux-démocrates. Il revendique alors un attachement à la rigueur budgétaire, qu’il ne cessera de réaffirmer y compris lors de sa campagne électorale. En 2019, il essuie une première déconvenue en ne parvenant pas à conquérir la présidence de son parti, les militants préférant ses concurrents jugés plus à gauche. L’année suivante, face à la pandémie de Covid-19, il lance un plan de sauvetage de 1 100 milliards d’euros dans son pays et soutient l’endettement commun des Etats membres de l’UE, concrétisé par le plan de relance européen de 750 milliards d’euros.
Son travail de longue haleine en Allemagne et hors des frontières lui ouvrent la voie à une ambition plus grande. En août 2020, il est désigné candidat du SPD à la chancellerie. L’époux de Britta Ernst, ancienne ministre de l’Education du Brandebourg (de 2017 à 2023), s’affiche en continuateur de la politique menée par la chancelière Angela Merkel, pourtant issue du parti rival. Les sociaux-démocrates remportent les élections, s’allient aux Verts et aux libéraux du FDP et Olaf Scholz gagne son pari. Vingt-trois ans après son entrée au Bundestag, le natif d’Osnabrück devient le quatrième chancelier social-démocrate de la République fédérale d’Allemagne le 8 décembre 2021.
Des promesses électorales bien tenues
En trois années de pouvoir, le chancelier Scholz a réussi à honorer un certain nombre de ses engagements. D’abord, l’augmentation du salaire minimum qui entre en vigueur en octobre 2022, l’une de ses réformes phares. Introduit en Allemagne en 2015 et fixé à 8,50 euros, le Smic horaire a été réévalué à 12 euros afin d’améliorer sensiblement le pouvoir d’achat des Allemands. La légalisation du cannabis le 1er avril 2024 fait aussi partie des promesses tenues par le dirigeant, tout comme l’atténuation de l’impact de la guerre en Ukraine sur l’approvisionnement énergétique du pays.
Au pouvoir depuis trois mois seulement lors de l’invasion de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022, Olaf Scholz a fait preuve de réactivité, et d’efficacité. Alors que l’Allemagne était encore dépendante du gaz russe pour les deux tiers de ses approvisionnements, le gouvernement Scholz a su mettre en place des terminaux d’approvisionnement en gaz liquéfié et a pu sécuriser l’achat de gaz de schiste américain. Si le pays a subi en contrepartie une forte hausse des prix de l’énergie, il n’aura au moins pas manqué de gaz.
Malgré les critiques, le chancelier sortant a su rester actif sur la question ukrainienne. Sous sa direction, l’Allemagne est devenue le “deuxième plus grand donateur militaire de l’Ukraine après les États-Unis”, rappelle le Kyiv Independent. Plus largement, le gouvernement allemand indique avoir mis à disposition du pays des aides d’une valeur totale de près de 44 milliards d’euros depuis l’invasion russe. Ces aides ont notamment été “consacrées à la défense aérienne, à l’aide énergétique et humanitaire, au déminage […] et aux personnes ayant fui l’Ukraine”, écrit le quotidien allemand Tagesschau.
Le bilan européen d’Olaf Scholz
Depuis son arrivée au pouvoir en décembre 2021, Olaf Scholz a marqué la politique européenne par sa gestion des crises et son engagement en faveur de l’intégration de l’Union. Son mandat a été profondément influencé par la guerre en Ukraine, qu’il a qualifiée de « Zeitenwende » (changement d’époque). Face à cette rupture géopolitique, il a pris des mesures décisives, en suspendant notamment le projet de gazoduc Nord Stream 2 et en instaurant un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour la Bundeswehr (l’armée nationale allemande).
Olaf Scholz s’est également imposé comme un acteur clé de l’élargissement de l’UE. Lors de son discours de Prague en août 2022, il a plaidé pour une accélération du processus d’adhésion, notamment pour les pays des Balkans, l’Ukraine et la Moldavie, tout en appelant à une réforme de la prise de décision au sein de l’Union.
Enfin, le chancelier sortant a renforcé le rôle de l’Allemagne dans les dynamiques régionales européennes et internationales, multipliant les initiatives avec les pays baltes, scandinaves et d’Asie centrale. Toutefois, des tensions existaient sur les questions de compétitivité et de libre-échange, où il se retrouvait parfois en désaccord avec la France, partenaire privilégié.
Impopularité et gestion de crise
Le mandat d’Olaf Scholz comme chancelier n’a cependant rien d’un long fleuve tranquille. Attaqué pour son manque de leadership et certaines de ses décisions comme la baisse des aides pour l’achat de voitures électriques ou l’adoption d’une loi contraignant les Allemands à remplacer leurs systèmes de chauffage au gaz et au fioul par des énergies renouvelables d’ici 2030, le dirigeant de 66 ans a été chahuté.
« Peu de chanceliers allemands peuvent se targuer d’avoir reçu le titre de personnalité la moins aimée au monde. Le 28 mars [2024], pourtant, Olaf Scholz figurait en tête du classement des dirigeants de grandes démocraties les plus impopulaires dans leur pays », soulignait Le Monde dans ses colonnes.
Une impopularité qui s’est largement traduite dans les urnes. A l’issue des élections européennes de juin 2024, la coalition d’Olaf Scholz a subi une véritable déconvenue, confirmant la nette domination de la droite traditionnelle sur la scène politique allemande. Non seulement, les chrétiens-démocrates (CDU) et leurs alliés bavarois de la CSU ont recueilli 30 % des suffrages, mais le SPD se classait troisième (13,90%), derrière l’AFD (15,90%) parti d’extrême droite.
Parmi les principaux griefs contre le chancelier, sa gestion de l’économie allemande, en perte de vitesse et en récession pour la deuxième année consécutive est pointée du doigt. L’avenir économique de l’Allemagne apparaît aujourd’hui particulièrement bouché : la Banque fédérale d’Allemagne prévoit une croissance du PIB de 0,2 % en 2025 et de 0,8 % en 2026. Trop peu pour la locomotive du continent.
Lors du premier débat télévisé face à Friedrich Merz, leader de la CDU/CSU et grand favori des élections fédérales du 23 février, Olaf Scholz a défendu coûte que coûte son bilan, arguant que ces déboires économiques étaient imputables à la guerre en Ukraine et à la crise énergétique. Une défense jugée insuffisante par son rival. Ce dernier n’a pas manqué de pointer du doigt la hausse du nombre de faillites, soulignant que 300 000 emplois industriels avaient été supprimés à travers le pays.
Confronté à une impasse et distancé dans les sondages, Olaf Scholz aura tout fait pour inverser la tendance, en choisissant de provoquer un vote de confiance le 16 décembre 2024, conséquence de la désintégration de la coalition formée avec les Verts et le FDP et du limogeage du ministre des Finances libéral Christian Lindner.
S’il a su naviguer entre crises et réformes, l’ancien avocat laisse derrière lui un pays fragilisé économiquement et une scène politique polarisée. En initiant des élections anticipées, Olaf Scholz savait qu’il jouait très gros. Reste désormais à savoir si le parti-social démocrate réussira à tirer son épingle du jeu dans la formation d’une coalition. Le candidat de la CDU/CSU Friedrich Merz, arrivé en tête dimanche avec 28,52 % des voix, devant l’AFD (20,8%) parti d’extrême droite, a déjà laissé entendre qu’il souhaiterait se tourner de préférence vers le SPD (16,4%) pour former un gouvernement.


