« J’aimerais que nous puissions l’employer« . Au lendemain de la signature de l’accord de retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne en octobre 2019, même Nigel Farage, chef de file de la branche la plus europhobe des Brexiters, ne tarissait pas d’éloges à l’égard de son meilleur ennemi et ne masquait pas son admiration de ses talents de négociateur.
Un harassant travail de compromis, long de plusieurs années, commencé après le vote britannique en faveur du « Leave » le 23 juin 2016, et poursuivi jusqu’à la signature d’un accord de commerce et de coopération avec Londres le 24 décembre 2020. Comment le parcours de Michel Barnier, résolument tourné vers l’Europe, l’a-t-il conduit à assumer une telle responsabilité et à devenir Premier ministre de la France ?
1973 : le début d’une carrière politique
Né en 1951 à La Tronche, en Isère, Michel Barnier est diplômé en 1972 de l’Ecole supérieure de commerce de Paris. Adhérant très tôt à l’Union des démocrates pour la République (UDR), parti gaulliste et ancêtre des Républicains (LR), Michel Barnier entame sa carrière à travers plusieurs missions dans différents cabinets ministériels. En parallèle, il est élu en 1973 au conseil départemental de Savoie. A 22 ans, il devient le plus jeune conseiller départemental de France.
Elu député de la Savoie en 1978, il est de nouveau le plus jeune élu à siéger sur les bancs de l’Assemblée nationale, à 27 ans. En 1982, il devient le président du conseil départemental de la Savoie. Il s’implique notamment dans la candidature d’Albertville pour accueillir les Jeux olympiques d’hiver de 1992. Candidature finalement retenue par le CIO.
Après 15 années en tant que député, il quitte l’Assemblée nationale en 1993 pour entrer au gouvernement. Il est nommé ministre de l’Environnement au sein du gouvernement d’Edouard Balladur.
1995 : le tournant européen
Sa carrière politique prend une dimension plus européenne en 1995, lorsqu’il est nommé ministre délégué aux Affaires européennes dans le gouvernement d’Alain Juppé. Un rôle qui l’amène notamment à conduire les négociations relatives au traité d’Amsterdam, signé en 1997. Cette même année, Michel Barnier quitte le gouvernement et devient sénateur, présidant la délégation des Affaires européennes au Sénat pendant deux ans. Puis direction Bruxelles en 1999, lorsqu’il intègre la Commission européenne de l’Italien Romano Prodi au poste de commissaire européen à la Politique régionale, jusqu’en 2004.
Il revient ensuite à la politique nationale par la grande porte, sans pour autant quitter les enjeux européens, puisqu’il est nommé ministre des Affaires étrangères sous la présidence de Jacques Chirac. Exerçant cette fonction pendant un an, Michel Barnier devient ensuite conseiller spécial du président de la Commission européenne, le Portugais José Manuel Barroso.
A ce titre, il présente un rapport proposant la création d’une force européenne de protection civile, Europe Aid. Après un retour au gouvernement français en tant que ministre de l’Agriculture et de la Pêche, de 2007 à 2009 sous la présidence de Nicolas Sarkozy, il est élu eurodéputé en 2009 et préside la délégation française du Parti populaire européen.
A partir de 2010 jusqu’en 2014, Michel Barnier redevient commissaire européen, en charge du Marché intérieur et des Services. Lors de son deuxième mandat de commissaire, il a pour ambition générale de relancer le marché unique, alors que sévit la crise économique et financière de 2008. Il se concentre tout particulièrement sur la libre circulation des services financiers, les marchés publics, les services, la propriété intellectuelle et les qualifications professionnelles.
2014 : candidat à la présidence de la Commission européenne
Fort de ses précédentes fonctions et des travaux qu’il a pu mener au niveau européen, Michel Barnier est pressenti pour être le candidat du Parti populaire européen (PPE, droite) à la présidence de la Commission européenne en 2014. Ses priorités pour un tel poste regroupent des sujets tels que la stratégie industrielle, la politique d’infrastructures, le marché unique, la sécurité et l’immigration.
C’est toutefois l’ancien Premier ministre luxembourgeois Jean-Claude Juncker qui est finalement choisi pour être le candidat de la droite européenne à la tête de l’exécutif européen. Poste auquel il est élu en 2014.
L’année suivante, après avoir été battu par Laurent Wauquiez pour prendre la tête de la liste UMP en Auvergne-Rhône-Alpes lors des élections régionales, Michel Barnier est nommé conseiller spécial pour la politique de défense et de sécurité auprès de la Commission européenne.
De 2016 à 2020 : négociateur en chef du Brexit
Le 27 juillet 2016, c’est à un autre poste que Jean-Claude Juncker le nomme, à savoir négociateur en chef chargé de la préparation et de la conduite des négociations avec le Royaume-Uni au titre de l’article 50 du traité sur l’Union européenne.
Il a alors pour mission, à compter du 1er octobre de la même année, d’aider à « mettre en place un partenariat nouveau avec le Royaume-Uni après son retrait de l’Union« . Fin 2018, il parvient, avec la Première ministre britannique Theresa May, à un accord de retrait du Royaume-Uni de l’UE, et notamment un « filet de sécurité » ou « backstop » censé prévenir le retour d’une frontière physique entre les deux Irlande. Cette option est cependant rejetée à trois reprises par le Parlement britannique en 2018.
Après un deuxième report de l’échéance du Brexit au 31 octobre 2019, il poursuit les négociations avec le nouveau Premier ministre britannique, le « Brexiter » Boris Johnson. Afin d’éviter une sortie dure de l’Union, les deux parties parviennent à un nouveau compromis le 17 octobre 2019, adopté par le Conseil européen quelques heures plus tard.
Ce nouvel accord de sortie est ratifié par les parlementaires britanniques et européens, ouvrant la voie à la sortie, une dernière fois reportée, du Royaume-Uni de l’Union européenne le 31 janvier 2020. Mais la mission du « M. Brexit » des Vingt-Sept ne s’arrête pas là. Une fois le départ des Britanniques effectif, une période de transition s’en suit, au cours de laquelle ces derniers continuent d’appliquer les règles européennes sans avoir voix au chapitre. Cette période doit permettre à Bruxelles et à Londres de négocier leur future relation, à travers un nouvel accord aux implications bien plus large que celle du retrait. Il s’agit de décider quelle sera la forme de partenariat noué entre les deux blocs sur le long terme. L’échéance de la période de transition est fixée au 31 décembre 2020. Celle-ci est renouvelable une fois, mais Boris Johnson exclut catégoriquement cette possibilité. Le temps est donc plus que compté.
Les négociations ne laissent aucun répit à Michel Barnier et à son homologue outre-Manche, David Frost. Leurs échanges achoppent notamment sur trois aspects : la concurrence, la gouvernance de la future relation et la pêche. De nombreuses questions émergent et apporter des réponses semble à bien des égards hors de portée tant les délais pour y parvenir sont courts. Européens et Britanniques sont tenus en haleine jusqu’à la dernière minute quand, le 24 décembre 2020, l’accord commercial et de coopération, un document de près de 1 300 pages, est finalement signé de part et d’autre. Le 1er janvier 2021, le Royaume-Uni vit ainsi sa première journée en tant qu’Etat tiers de l’Union européenne à part entière.
Après le Brexit, quel avenir national ?
Si, peu après les élections européennes de 2019 ayant vu la victoire du PPE (son groupe politique à l’échelle européenne), le nom de Michel Barnier a circulé pour prendre la présidence de la Commission européenne, sa candidature est rapidement écartée. Son nom est ensuite évoqué pour reprendre le poste de commissaire européen français car, bien qu’encarté aux Républicains (PPE), il est proche de l’aile centriste d’Alain Juppé, pro-européen et modéré, et a à plusieurs reprises affiché sa sympathie vis-à-vis de la politique du président Emmanuel Macron. A la veille des élections européennes de 2019, il affirme ainsi que de nombreux projets qu’il souhaite voir abordés en Europe « rejoignent le projet européen » du président français.
C’est finalement l’ancienne ministre des Armées Sylvie Goulard qui lui est préférée. Si le rejet de la candidature de cette dernière par le Parlement européen a relancé un temps les spéculations, l’ancien ministre de l’Economie Thierry Breton est finalement sélectionné pour le poste.
Mais plutôt qu’au niveau européen, c’est en France que l’avenir de Michel Barnier se joue, après avoir réussi à conclure les accords de retrait et commerciaux avec le Royaume-Uni. Auparavant peu remarqué par nombre de ses pairs à droite, le rôle européen du Savoyard par rapport au Brexit, qu’il a souligné dans un livre paru début mai 2021, a changé la donne. Ayant gagné en visibilité au sein de sa famille politique, il souhaite peser davantage sur la scène nationale.
Le 26 août 2021, il annonce sa participation à la primaire de la droite, ne faisant ainsi plus aucun mystère de ses ambitions dans la course à l’élection présidentielle de 2022. Il suscite notamment une controverse, en proposant d’organiser un référendum pour affranchir la France des règles européennes en matière d’immigration. Après une défaite dès le premier tour et la victoire de Valérie Pécresse lors de cette primaire, Michel Barnier demeure dans l’organigramme des Républicains. Au nom de sa famille politique, il est en charge d’un sujet qu’il connaît bien : les affaires étrangères et les relations avec les autres conservateurs européens.
Légèrement en retrait de la scène politique nationale depuis cette échéance, son nom revient au cœur des discussions dans les négociations pour nommer un nouveau Premier ministre à l’issue des élections législatives anticipées (30 juin-7 juillet 2024). 52 jours après la démission du gouvernement de Gabriel Attal, le Président Emmanuel Macron nomme Michel Barnier Premier ministre, le 5 septembre 2024, le chargeant de former un nouveau gouvernement.
Son nouveau gouvernement est dévoilé le 21 septembre. Ses priorités incluent la maîtrise des flux migratoires, la revalorisation du travail et la gestion de la dette française. Mais le gouvernement Barnier ne dure que 2 mois et 29 jours. Le 4 décembre, une motion de censure déposée par le Nouveau front populaire est adoptée par l’Assemblée nationale, faisant tomber son gouvernement. Un vote qui fait suite à l’utilisation par Michel Barnier de l’article 49.3 de la Constitution pour faire adopter le budget 2025 de la Sécurité sociale. Michel Barnier devient ainsi le Premier ministre le plus éphémère de la Ve République, un destin inattendu pour cet homme politique expérimenté.


