L’année dernière, les livres africains de la rentrée littéraire ont donné un Renaudot, avec « Jacaranda » du Franco-Rwandais Gaël Faye, et un Goncourt avec « Houris » de l’Algérien Kamel Daoud. Pour la rentrée littéraire, trois nouvelles publications africaines pourraient décrocher des prix majeurs.
Comme à l’accoutumée, en septembre, la rentrée littéraire française a fourni une belle brochette de livres africains. Prometteurs et déjà très plébiscités, certains d’entre eux semblent destinés à marquer les prochains mois. Pour la rédaction, 3 d’entre eux en particulier pourraient obtenir une distinction dans les prochaines semaines.
« Vibrato »
Le livre du Nigérian Teju Cole, traduit et publié en français début septembre, est l’une des œuvres les plus particulières de cette rentrée littéraire. Déjà, on a du mal à classer l’ouvrage de 250 pages d’une poésie évidente, mais au fil narratif diffus qui nous fait croire qu’il est autobiographique. En effet, les ressemblances entre l’auteur et son personnage principal sont nombreuses. Comme Teju Cole, Tunde est écrivain, critique d’art, photographe et professeur d’écriture créative. L’histoire que tentent de nous raconter l’un comme l’autre ne semble pas évidente.

Illustration de la couverture
Tunde traverse une période compliquée sur le plan personnel : il est séparé, momentanément, de sa femme Sadako, tout en portant le deuil d’un ami. Il tente de nous raconter son spleen, selon les lieux où il le traîne et la façon dont la douleur du personnage principal de Vibrato s’y exprime. Parfois dans le bruit, parfois dans les images silencieuses.
Tantôt discours, tantôt roman ou encore essai, le livre nous offre une promenade dans l’esprit de Teju Cole et de sa conception de la société qui l’entoure, notamment la place des noirs dans une société occidentale. Le récit commence avec une scène presque banale : Tunde installe un trépied pour photographier une haie, mais une voix hostile l’enjoint de partir, affirmant qu’il est sur une propriété privée. Il pense que cette hostilité est liée à sa couleur de peau.
Teju Cole revient après plus d’une décennie de silence romanesque, et le fait avec une retenue qui n’est jamais absence, mais au contraire vibration continue. Comme à son habitude, il choisit de partir du détail pour dévoiler l’architecture de son ouvrage. Le roman, dès lors, se déploie en fragments mouvants : un cours magistral improvisé dans un musée sur les Bronzes du Bénin et le tableau de Turner représentant des esclaves jetés à la mer ; vingt-quatre vignettes prises à Lagos comme autant de stations radiophoniques ; des méditations sur l’art, le vol colonial, la photographie, la mémoire.
La narration n’est jamais linéaire, elle tremble, elle bifurque, elle prend le risque du discontinu, mais dans ce tremblement même réside la cohérence. Ce qui frappe, c’est l’extrême maîtrise de la langue : une prose claire, presque froide, mais où chaque silence pèse plus que mille cris. Cole ne raconte pas pour distraire, il interroge : comment représenter la douleur sans la falsifier ? Comment photographier sans coloniser du regard ? Comment écrire sans trahir ?
« Le Fardeau »
Dans Le Fardeau, du Franco-Ivoirien Matthieu Niango, l’auteur dessine un geste autant lucide que tourmenté, la lente exploration d’un secret familial qui bouscule les certitudes identitaires. L’intrigue démarre au moment des obsèques de la grand-mère maternelle, où, dans le silence familial, la mère de l’auteur révèle qu’elle a été adoptée à deux ans et demi.

À ce point de rupture, tout bascule : ce qu’on croyait acquis, la filiation, l’origine, devient interrogation. Très vite, l’enquête nous conduit dans les plis d’une histoire plus vaste : la mère biologique était née en 1943, au cœur du système des Lebensborn nazis, et, selon les archives et les fragments de mémoire, l’enfant a été conçu d’une mère juive hongroise et d’un officier allemand.
Français par sa mère adoptive, ivoirien par son père, Niango se retrouve à porter des filiations contradictoires, juive, nazie, africaine, qui pèsent comme un fardeau moral et poétique. Le roman n’est donc plus une simple enquête généalogique : il est délibérément hybride, mêlant archives, fragments de confession, méditations imaginaires. Son auteur assume pleinement écrire à la frontière entre le document et la fiction, ce qui lui permet de ressentir autant que de reconstituer. Ce qui rend Le Fardeau si particulier, c’est cette tension constante entre héritage imposé et liberté de le réinventer, entre le destin des ancêtres et le choix de le porter.
Le fardeau n’est pas seulement un poids : c’est un coffre refermé qu’on ouvre pour en scruter le fond, avec ses déchirures, ses omissions, ses silences. L’œuvre, écrite sobrement, raconte pourtant en profondeur les doutes de nombreuses personnes déracinées culturellement. Il raconte la discontinuité, l’hybridité, le devenir d’un sujet dans la lumière crue des secrets longtemps tus. Le Fardeau invite le lecteur à repenser les concepts mêmes d’appartenance et d’identité.
« Aucune nuit ne sera noire de Fatou Diome »
Aucune nuit ne sera noire signe le retour de l’immense Fatou Diome. Sans détour, l’auteure sénégalaise cherche à dire sans trop se dévoiler, livrant un ouvrage qui, malgré sa retenue, révèle beaucoup d’elle-même. Le livre est présenté comme un récit « tendre et intime » qui mêle invocations, appels de mémoire, et un secret subtilement révélé.

Fatou Diome y rend notamment un hommage à celui qui fut son guide : son grand-père. Elle y raconte l’enterrement de sa mère comme moment liminaire, point de bascule qui la ramène vers les souvenirs enfouis de l’île de Niodior, du delta du Sine-Saloum, du visage et des leçons de Salou Ndoukou Sar, ce grand-père pêcheur, sage et silencieux. À travers des évocations douces, de mots, d’odeurs, d’ombres, elle tente de ramener à la vie, l’instant de 326 pages, ce mentor intraduisible : celui qui disait que rien dans une poche ou un grenier ne vaut la mémoire des anciens.
Le roman, en se rappelant, se montre précautionneux, tâtonnant, prêt à se souvenir sans dramatiser les tensions, prêt à effleurer le passé sans faire mal. Il avance comme une veine ouverte où chaque souvenir pulse : les palabres, les traites implicites, les silences transmis, la lutte pour exister dans l’héritage.
La langue de Diome est à la fois simple et mouvante, oscillant entre le murmure et le chant, sans surenchère décorative, capable de toucher parce qu’elle retient l’affect plutôt que de le surcharger.
Aucune nuit ne sera noire joue sur ces zones d’ombre : ce qui est tu, ce qui est implicite, ce qui survit au-delà des mots … une mémoire qui éclaire les nuits, qui rend impossible l’obscurité totale. Comme le note un critique, ce livre donne corps aux « gratitudes infinies envers le grand-père qui l’a élevée ».
Fatou Diome revient donc fidèle à elle-même avec un texte très personnel, qui cherche son équilibre entre l’intime et le collectif. L’auteure semble clamer que son grand-père n’est pas seulement un personnage familial, mais une figure de transmission, de résistance, quelqu’un qui, en silence, installe des repères quand tout semble vaciller. Quelqu’un qui faisait qu’aucune nuit n’était noire.
Ces trois livres ont particulièrement marqué la rédaction et semblent en bonne position pour remporter des récompenses. Cela dit, s’ils ne sont pas présentés, d’autres livres ont également impressionné la rédaction. On peut par exemple citer : Le corbeau qui m’aimait du Soudanais Abdelaziz Baraka Sakin, Où s’adosse le ciel du Sénégalais David Diop ou le très beau L’homme qui lisait des livres du Marocain Rachid Benzine. Cela dit, écrire, c’est aussi choisir de montrer et la rédaction a décidé de mettre en lumière les 3 livres africains présentés plus haut.


